Votre livre de chevet

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Modérateur : Le Guet

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Usher
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Re: Votre livre de chevet

Message par Usher »

J'ai récemment lu Angel, d'Elizabeth Taylor (romancière britannique du XXe siècle, homonyme de l'actrice mais sans rapport avec elle). Roman d'analyse d'une ironie assez féroce, Angel m'a marqué par la pertinence désenchantée du regard qu'il porte sur la création littéraire.

Je suis arrivé à cette œuvre de façon détournée. Il y a un an, j'ai vu le long-métrage que François Ozon a tiré du roman en 2007, également intitulé Angel. En dépit de son caractère mélo et kitchissime, j’ai été frappé par la justesse de ce film à propos de l’écriture romanesque et, surtout, du tempérament de romancier. Cela m'a donc poussé à lire l'œuvre originale ; à cette occasion, j'ai d'ailleurs vérifié qu’Ozon a été globalement très fidèle au texte dans son adaptation du roman.

Angel raconte la vie d'Angel(ica) Deverell, née en 1885 dans le prolétariat anglais, atteinte de mythomanie, qui rêve adolescente de devenir une romancière célèbre et… parvient à ses fins, non grâce à ses qualités, mais plutôt en raison de ses innombrables défauts. (Egocentrisme, arrogance, ignorance, déni associés à une énorme force de travail.) Elle parvient à ses fins en produisant une littérature bas de gamme, tournée en dérision par la critique mais adulée par les foules. Le film d'Ozon avait d'ailleurs été un échec commercial en raison du caractère antipathique de sa protagoniste et d'une réalisation terriblement kitsch – calquée en fait sur l'imaginaire d'Angel.

En écrivant son roman, Elizabeth Taylor s'inspirait d'une romancière britannique à succès de l'époque victorienne, Marie Corelli (autrice oubliée de romans de SF et de fantastique). La référence est explicite dans le roman, car Angel Deverell se sent en concurrence avec son modèle historique. Toutefois, il paraît aussi assez clair qu'Elizabeth Taylor a puisé dans sa propre expérience de romancière pour donner autant de profondeur (et de dérision) à son analyse. Dans le personnage d’Angel Deverell, j’ai retrouvé les trois traits de caractère, des défauts plus que des qualités, que j’observe souvent dans le profil du romancier : l’ego, l’immaturité et la ténacité. La mégalomanie d’Angel, qui la pousse à croire en son génie et en son destin en dépit de ses lacunes, conjuguée à sa force de travail et sa capacité à contaminer la réalité avec ses chimères, me semblent fournir des clefs de compréhension beaucoup plus justes de la création artistique que bien des hagiographies d’auteurs.
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Belphégor
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Re: Votre livre de chevet

Message par Belphégor »

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Aujourd'hui j'ai terminé "Les Androïdes rêvent ils de moutons électriques ?" après l'avoir laissé trainé pendant une bonne décennie sur mon étagère. J'avais d'abord vu le film (la director's cut, là aussi il y a quelques années) et je dois dire que je préfère largement le bouquin (ce qui n'est jamais une garanti chez moi), Pourquoi ? Ben tout simplement parce que si le film se défend pas trop mal, il reste une œuvre moins bonne que son matériau d'origine.

"Blade Runner" est un film "Style over substance" comme le dit Mike Pondsmith, le monde est décrépit mais aussi très esthétisé avec plein de joli couleurs ainsi que des beaux acteurs pour camper les personnages, et aussi avec des plans caméras élaborés comme des toiles chiaroscuro. "Blade Runner" à un ASPECT dystopique, alors que le roman source est véritablement dystopique, c'est la merde absolue, le monde est en train de véritablement courir à sa perte sans qu'on ait de portes de sortie. Ça m'a fait quelque chose de lire dans une scène qu'on avait peut être écrasé la dernière araignée sur terre, alors que d'habitude j’abhorre les araignées. Le film est aussi très manichéen, notamment parce qu'il nous martèle le fait qu'en fin de compte rien ne différencie les "répliquants" des humains car ils ont les mêmes émotions que nous ; alors que dans le roman il est assez clair que les "Androides Nexus VI" sont des psychopathes en puissances qui tueraient pères et mères pour sauver leur peau, par conséquent l'empathie du Chasseur Deckard dans le film parait assez cliché alors qu'elle devient très troublante de le livre. Cette empathie est d'autant plus marquante dans le livre que Deckard la donne à des "gens" qui ne la méritent pas, dans un geste qui fait penser à celui du Christ, car voir l'humanité dans les robots lui permet d'accéder à une forme de salut. L'aspect religieux est d'ailleurs complètement gommé du film, sans doutes pour le rendre plus digeste (ce que je comprend) mais du coup on dénature le message du livre.

En fin de compte "Les Androïdes rêvent ils de mouton électriques ?" est la quintessence du grand roman de Science Fiction, car comme tout les classiques du genre on a "ce que çà raconte" avec l'histoire du flic qui chasse des robots tueur et "de quoi çà parle", et ce roman parle en fait de notre empathie. Cette fausse simplicité, l'arbre qui cache la forêt, est la grille de tamis qui permet de séparer ceux qui sont capables de regarder de ceux qui se content de voir. Je suis d'ailleurs prêt à parier que c'est le genre de piège dans lequel est tombé le producteur qui avait acheté les droits du roman, et qui espérait sans doutes avoir un "Terminator" bis, mais qui en fait se retrouve avec une fable philosophique.

Je pourrais paraitre sévère avec "Blade Runner", peut être que je le suis effectivement ? Je dois reconnaitre que si j'avais vécuà cette époque, j'aurais probablement gueulé avec tout le reste de la rédaction de métal hurlant à la trahison, Ha ! Petits enfants pourris gâtés qu'ont pu être les geek de l'époque, aujourd'hui on vendrait son âme pour qu'une adaptation soit trahi comme à pu l'être l’œuvre de K Dick par Blade Runner. Bref "Blade Runner" n'est pas un mauvais film, je pense d'ailleurs sincèrement que le film n'aurait pas pu être meilleur qu'il ne l'est avec la Director's Cut. Mais il démontre les limite du possible pour une adaptation littéraire, car "Les Androïdes rêvent ils de mouton électriques ?" est un bouquin assez petit, mais beaucoup trop dense pour tenir dans un film même s'il faisait 5 heures.

Honnêtement, contrairement à ce que je pourrais prescrire d'habitude, si "Blade Runner" est votre film préféré, je pense qu'il faudrait éviter de lire son roman source car il y a des chances que cela vous gâche le film. Quoi que ce n'est peut être pas inintéressant car des questions soulevées dans le film trouvent leur réponse dans le livre, notamment pour savoir pourquoi la corporation s'emmerde à rendre les androïdes si humains, le fait que cette réponse ne soit pas dans le film constitue un énième tort de l'adaptation.

Si je devais faire jouer le JDR "Blade Runner" je le ferais en plaçant l'univers dans celui du livre, au lieu du film.
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Usher
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Re: Votre livre de chevet

Message par Usher »

J'ai lu avec plaisir "De moi, pauvre, je veux parler", Vie et mort de François Villon, de Sophie Cassagnes-Brouquet (Albin Michel). Il s'agit d'une biographie assez récente du fameux poète-truand du XVe siècle.

Je connais assez bien maistre François et pourtant ce livre m'a appris deux ou trois choses à son sujet. Je commencerai néanmoins par quelques réserves. La principale, qui m'a régulièrement agacé : si le livre cite abondamment les poèmes de Villon, c'est presque systématiquement dans une traduction en français moderne. En deux occurrences seulement, on trouve le texte original accompagné de sa traduction. J'ai trouvé l'absence du texte original très regrettable. Si l'on met de côté Le jargon et jobelin dudit Villon, recueil de six ballades en argot à peu près incompréhensibles pour nous (comme elles l'étaient déjà pour le public bourgeois de l'époque), la langue employée par Villon reste très abordable pour nous, du moins si on dispose de quelques notes ou de la traduction en vis-à-vis. Toute la verdeur, l'inventivité, la prosodie et le charme de ses poèmes passent à la trappe quand on ne nous en soumet que la traduction. Vraiment dommage de faire la biographie d'un poète en vidant sa poésie de toute son esthétique…
Ma deuxième réserve porte sur un ou deux passages assez surprenants qui délivrent une plate paraphrase des sources citées dans le bouquin…

Cela dit, j'ai quand même pris grand plaisir à lire cette biographie. Ouvrage de vulgarisation, le propos est donc très abordable. Il est également très documenté sur le plan historique. Sophie Cassagnes-Brouquet replace Villon dans son cadre médiéval : elle fait une peinture très précise du Paris de la fin de la Guerre de Cent ans et du début du règne de Louis XI. On y frissonne sous les chutes de neige de quarante jours d'affilée, on y tremble à la perspective de croiser au coin de la rue des loups affamés, entrés en ville sur la Seine gelée. On y visite les différents collèges de l'Université, on y échoue dans les tavernes (comme l'incontournable Pomme de pin) et les jeux de paume, on y frémit dans les horribles cachots (aux noms évocateurs comme "l'Enfer" ou "le Paradis") du sinistre Châtelet, on y visite les trois étages du gibet de Montfaucon, où les membres détachés des cadavres sont cloués aux poutres pour poursuivre leur exposition… On y baigne dans la grande agitation écolière, avec ses canulars, ses fêtes féroces, les "filles amoureuses" qui vendent leurs charmes jusque sur les seuils des salles de cours, les grands mariages pour rire d'enseignes volées… Et puis on y suit des affaires comme le meurtre du prêtre Philippe Sermoise ou le casse du Collège de Navarre, dont on connaît le détail grâce aux recherches effectuées dans les procès verbaux médiévaux par des chercheurs du XIXe siècle (dont, étonnamment, l'auteur fantastique Marcel Schwob).

Pour un MJ qui a envie d'animer ses rues médiévales avec des chahuts goliardiques, des guildes de voleurs, des enquêtes de police menées par des sergents du guet patibulaires (qui, par bien des aspects, me font penser à la BRI), "De moi, pauvre, je veux parler" est une petite mine d'or.
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