Les Salons de la Cour

17Octobre, 2019, 10:46:18
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Auteur Fil de discussion: Lai d'Orfée  (Lu 3167 fois)
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Glorfindel
Invité
« le: 30Août, 2010, 21:14:11 »

Bien des lais furent composés
Sur des hauts faits des temps passés,
Et beaucoup parlent de prouesse,
De courtoisie et de largesse,
Et d’autres de mauvaises farces,
De méchants larrons et de garces,
De mensonge et de félonie,
D’autres encor, de Féerie,
Et bien sûr, on aime toujours
A chanter d’armes et d’amours.
Ces lais furent faits en Bretagne,
Pas en Normandie ou Champagne,
Car autrefois, les rois bretons,
Quand ils entendaient leurs barons
Dire aventures ou merveilles,
Prenaient des harpes sans pareilles
Et composaient alors des lais.
De ces lais, certes, j’en connais
Bon nombre, mais pas tous, hélas !
Mais ça ne m’empêchera pas,
Seigneurs d’égayer la journée :
Je chanterai le lai d’Orfée.
Orfée aimait par dessus tout
Le son de la harpe, et ce goût
Le poussait à bien accueillir
Les jongleurs, pour le divertir.
Lui même était bon musicien ;
A vrai dire, il jouait si bien
Qu’on ne lui connaissait d’égal
D’Ecosse jusqu’au Portugal.
Tous ceux qui l’entendaient jouer
Se mettaient alors à penser
Qu’ils se trouvaient en Paradis
Et écoutaient les airs jolis
Que devant Jésus jouent les anges,
Plus beaux que le chant des mésanges.
Cet Orfée était autrefois
Un souverain, de tous les rois
D’Angleterre le plus puissant,
Car il était le descendant
Par sa mère du roi Junon ;
Son père était le roi Pluton.
On prenait ces rois pour des dieux,
Pour leurs exploits aventureux.
A Winchester vivait Orfée,
Et il régnait sur la contrée.
Et ce roi épousa jadis
La courtoise dame Heurodis,
Qui était vraiment la plus belle
De ce monde, à ce qu’on dit d’elle.
Elle était aussi généreuse,
Aimable et sage, et vertueuse.
Un jour, chacun le tient pour vrai,
Pendant le joli mois de mai,
Durant lequel les prés fleurissent
Et les gaudines reverdissent,
Heurodis alla au verger,
En se faisant accompagner
De deux meschines des plus gentes,
Pour y voir les fleurs odorantes
Et pour écouter les oiseaux,
Dont les chants étaient doux et beaux.
Elles s’assirent toutes trois
Sous un arbre greffé, je crois,
Et là, la reine s’endormit.
Les pucelles, à ce qu’on dit,
N’osèrent pas la réveiller,
Et la laissèrent sommeiller
Bien plus tard que l’heure de none.
Et puis soudain, sans que personne
N’ait rien fait pour la déranger,
La reine se mit à hurler,
A tordre horriblement ses mains,
A se griffer visage et seins
Et à lacérer robe et cotte,
Comme une folle ou une sotte.
Les pucelles n’osèrent mie
Demeurer en sa compagnie ;
Vers le palais, elles s’enfuirent
Et tout épouvantées, se mirent
A prévenir les chevaliers,
Les pages et les écuyers,
Les varlets et les autres gens
Que la reine était hors de sens.
Alors dames et demoiselles,
Pages et chevaliers fidèles
Se ruèrent tous au verger,
Et tentèrent de maîtriser
La reine qui se malmenait,
Se giflait et se déchirait.
Il la menèrent à sa couche
Et l’y maintinrent, mais sa bouche
Continuait à proférer
Des cris, et elle, à résister.
Quand sire Orfée apprit cela,
Il vint près d’elle, l’observa
Plein de chagrin et de détresse.
Avec douceur, avec tendresse,
Il demanda : « O belle amie,
Vous que j’aime et que je chérie,
Vous étiez, ma tendre Heurodis,
Plus belle et blanche que le lis,
Et vous voici échevelée,
Lacérée et ensanglantée.
Votre joue autrefois vermeille
Est si pâle que c’est merveille.
Vos doigts frêles et effilés
Sont pleins de sang et abîmés.
Hélas, vos si beaux yeux, ma reine,
Me considèrent avec haine !
Voient-ils en moi un ennemi ?
Dame, je demande merci !
Dîtes quel est votre tourment,
Je vous aiderai à l’instant ! »
La dame s’apaisa enfin,
Et en proie à un grand chagrin,
Dit au seigneur de la contrée :
« Hélas, mon seigneur, sire Orfée !
Depuis que nous nous connaissons,
Jamais encore nous n’avons
Etés en froid ou en colère,
Mais à présent, fortune amère,
Il va falloir nous séparer.
Beau sire, je dois m’en aller.
-Ma reine, il n’en est pas question !
Quand et dans quelle direction
Vous faut-il partir, et pourquoi ?
Vous ne partirez pas sans moi :
Je vous suivrai au bout du monde,
Au-delà de la mer profonde !
-Non, seigneur, ce n’est pas possible,
Car ma détresse est trop terrible :
Lorsqu’étendue sous les pommiers
Je sommeillai, deux chevaliers
Vinrent à moi en grand arroi
Dire de la part de leur roi
Qu’il désirait fort me parler.
Mais je n’osai pas y aller,
Et ne le voulut pas non plus.
A rien ne servit mon refus,
Car leur roi survint sans tarder :
Il se faisait accompagner
De cent superbes chevaliers
Montés sur de blancs destriers,
Et d’autant de dames, je crois,
Montées sur de blancs palefrois.
Leur précieuse vêture était
Plus blanche que neige ou que lait.
Jamais je ne vis, à part eux,
Gens si beaux et majestueux.
Le roi portait une couronne
Si merveilleuse que personne
N’en a vu de plus riche encor :
Elle n’était pas faite d’or,
Ni d’argent, mais d’un sol joyau
Qui étincelait, clair et beau,
D’un éclat digne du soleil.
Jamais on ne vit son pareil !
Et dès que ce roi fut venu,
Sans que je l’ai du tout voulu,
Il me mit sur un palefroi
Et m’emmena. Avec le roi,
Je chevauchai vers sa contrée :
J’y vis plus d’une tour dorée
Et son palais très somptueux,
Ses cités, ses bois giboyeux,
Ses rivières, ses prés fleuris,
Ses jardins où poussent les lis,
Ses châteaux, plus de trente-six,
Et ses beaux destriers de prix.
Puis, sans davantage tarder,
Il me ramena au verger
Et me dit : « Dame, dès demain,
Venez à cette heure au jardin,
Vous asseoir sous l’arbre greffé,
Et nous viendrons, en vérité,
Pour vous emmener à jamais
En notre beau royaume. Mais,
Si vous refusez de venir,
Il vous faudra, dame, souffrir :
Votre corps sera déchiré,
Et chaque membre lacéré.
Nul ne pourra nous faire obstacle,
Et, prenez le comme un oracle,
Nous vous emporterons quand même.
Dîtes adieu à qui vous aime. »
De ces mots, le roi fit grand cas :
« Malheur ! dit-il. Hélas ! Hélas !
J’aimerais mieux perdre ma vie
Que mon épouse et mon amie ! »
A ses barons, il demanda
Conseil, mais las : nul n’en trouva.
Le lendemain, peu avant none,
Le seigneur Orfée en personne
Escorta sa reine au jardin
En étreignant sa belle main.
Avec lui venaient deux milliers
De ses plus vaillants chevaliers,
De toutes leurs armes vêtus,
Et tous étaient bien résolus
A défendre leur souveraine.
Mais cette précaution fut vaine :
Assise sous l’arbre greffé
Auprès de son époux aimé,
Heurodis fut, par féerie,
Otée aux gens de sa mesnie,
Sans que nul ne pût voir comment.
Que de cris, de pleurs, de tourment !
Se rendant à sa chambre, Orfée
Se pâma, pleura son aimée,
Faisant montre d’un si grand dol
Qu’on eût pu le prendre pour fol.
Puis il manda chaque baron,
Duc ou comte de grand renom,
Et devant tous, il dit :
« Seigneurs barons, sans contredit,
Je veux que mon bon sénéchal,
Qui toujours me fut très loyal
Et que je tiens aussi pour sage
Protège tout mon héritage,
Mes cités, mes terres, mon bien.
Dorénavant, servez-le bien,
Comme vous l’avez fait pour moi,
Car je ne vivrai plus en roi :
Je veux maintenant vous quitter
Pour aller vivre et demeurer
Dans les bois, pour pleurer mon sort.
Lorsque vous apprendrez ma mort,
Choisissez-vous un nouveau roi.
Que Dieu vous garde, par ma foi. »
Tous les barons se lamentèrent,
Poussèrent des cris, supplièrent
A genoux le roi de rester,
De ne pas ainsi les quitter.
« Assez ! Je pars ! » répondit-il.
Alors le roi noble et gentil
Quitta son royaume et les siens,
Son fort château et tout ses biens,
Vêtu non pas d’étoffe fine,
Mais seulement d’une esclavine,
Et il n’emporta pas d’épée,
Seulement sa harpe sculptée.
Il passa les portes, pieds nus,
Et entra dans les bois touffus.
Ah ! Que de douleur et d’émoi
Manifesta-t-on pour le roi,
Lorsqu’il partit si tristement !
Il vécut dès lors pauvrement,
De manière sauvage et fruste :
La demeure la plus vétuste
Eût mieux valu que rien du tout,
Et il faut ajouter surtout
Qu’au lieu de se parer de vair
Ou d’hermine, il vêtait sa chair
D’herbes et de feuilles lacées.
Lui qui possédait des contrées,
Des châteaux, de fortes tourelles,
Des cités et des citadelles,
Faisait son lit dans de la mousse :
Sa couche n’était pas fort douce !
Lui qui avait des chevaliers,
Des dames et des écuyers
Ne voyait plus aux alentours
Que des serpents, goupils et ours.
Lui qui avait jadis goûté
Mets de choix et vin raffiné
Devait creuser pour déterrer
Des racines, et les manger.
Il vivait de baies en été
-bien pauvre chère, en vérité !-
Et en hiver, d’herbe, d’écorce :
Quand nécessité nous y force,
Il faut se contenter de peu.
Sans même la chaleur d’un feu,
Il vécut pendant dix années,
Et les souffrances endurées
Marquèrent son corps durement.
Sa barbe hirsute poussa tant,
A l’instar de sa chevelure,
Qu’elles touchèrent sa ceinture.
Sa harpe était ton son déduit.
Il la cachait, à ce qu’on dit,
A l’intérieur d’un arbre creux,
Et quand le temps était radieux,
Il en extirpait l’instrument
Pour en jouer tout son content.
La musique emplissant le bois,
Les animaux, à chaque fois,
Pour l’écouter jouer s’assemblaient,
Et tous les oiseaux se perchaient
Aux branches au-dessus de sa tête,
Tant sa musique était parfaite.
Mais dès qu’il arrêtait de jouer,
Les bêtes partaient sans tarder.
Souvent, à l’heure de midi,
Le roi voyait non loin de lui
Passer le roi de Féérie,
Chassant avec sa compagnie
Dans un concert de cors bruyants,
De cris joyeux et d’aboiements.
Pourtant, jamais il ne voyait
Ce que cette troupe chassait,
Ni par où elle s’en allait.
Parfois, Orfée apercevait
Un grand ost de fiers chevaliers,
Montés sur de blancs destriers,
Ayant l’allure de barons
Et portant moult beaux gonfalons,
Chacun tenant l’épée en main.
Le roi ne sut pas quel chemin
Ils prenaient, ni pour quelle guerre.
Cela ne le rassurait guère.
Mais il voyait parfois aussi
Un spectacle bien plus joli :
En beaux habits venaient gaiement
Chevaliers et dames dansant
Au son des luths, des tympanons,
Des flûtes et des psaltérions.
Un certain jour, le triste roi
Vit des dames en bel arroi,
Soixante ou plus, ce me semble,
Qui chevauchaient toutes ensemble,
Pleines de joies et de gaieté,
Et aucun homme, en vérité,
Ne venait alors avec elles.
Chacune des dames si belles
Portait sur son poing un faucon,
Ou bien un noble émerillon.
Chevauchant près d’une rivière,
Les dames, de belle manière,
Lançaient leurs rapides faucons
Sur les canards et les hérons :
Chaque faucon tua le sien
Et le ramena vite et bien.
Orfée en fut témoin, et rit :
« Voilà beau jeu et beau déduit !
Je veux voir cela de plus prêt ! »
Et il s’approcha en effet,
Mais venant auprès d’une dame,
Il reconnut pour sûr sa femme,
Sa très chère reine Heurodis,
Plus belle et blanche que le lis !
Adonc l’un l’autre regarda,
Mais aucun des deux ne parla.
Le voyant en telle détresse,
La noble dame, de tristesse,
Versa maintes larmes amères.
Alors, les autres cavalières
Entraînèrent la noble reine,
Ignorant son dol et sa peine.
« Hélas ! dit le roi, quel malheur !
Mort, que ne perces-tu mon cœur !
Ma vie a vraiment trop duré,
Puisqu’aujourd’hui, j’ai contemplé
Heurodis sans lui dire un mot.
Suis-je donc un fol ou un sot ?
Mais désormais, quoi qu’il m’en coûte,
Je compte bien suivre sa route
Et celle de sa compagnie.
Je fais peu de cas de ma vie ! »
L’esclavine vite enfilée,
La harpe de l’arbre tirée,
Il se hâta à la poursuite
Des belles dames qui, bien vite,
Pénétrèrent dans une roche.
Le roi, voulant en rester proche,
Les suivit sous terre un moment,
Tantôt courant, tantôt rampant.
Ainsi, il parvint à l’entrée
D’une belle et vaste contrée,
Verte et plane et, en vérité,
Claire comme soleil d’été.
Au milieu était un château,
Grand et merveilleusement beau.
Les remparts extérieurs brillaient
Comme cristal, et arboraient
Cent tours très élevées et fortes.
D’or rougeoyant étaient les portes,
Les murailles étaient ornées
D’émaux, et de plus, incrustées
De pierres, de joyaux précieux.
Le pilier le moins merveilleux
N’était pas fait de chêne ou d’if,
Mais d’or très brillant et massif.
Ce pays était toujours clair,
Jour et nuit, été comme hiver,
Car quand le soleil se couchait,
Chacune des gemmes luisait
Tant qu’on se fût cru en plein jour.
Ce palais paraissait la cour
Du Paradis, où règne Dieu :
Nul ne saurait peindre ce lieu,
Décrire sa magnificence
Comme il le mérite, je pense.
Au château, les dames allèrent
Et par les portes s’engouffrèrent.
Orfée alla donc y frapper.
Le portier vint lui demander
S’il savait quelque art ou métier.
« Certes, oui ! dit-il au portier.
Je suis un excellent jongleur,
Qui voudrait jouer pour ton seigneur ! »
Alors, on lui ouvra la porte.
En entrant dans la place forte,
Alors, il vit entre les murs
Forces gens, dont tous étaient sûrs
Qu’ils étaient morts et enterrés,
Mais qui étaient emprisonnés :
Certains avaient perdu leurs bras ;
D’autres, pire encor, n’avaient pas
De tête, ou bien s’étaient noyés
Ou avaient été étranglés,
Ou brûlés vifs, atrocement.
Plus d’une femme en mal d’enfant
Gisait là, prise de folie.
Tous ces gens-là, par féerie,
Avaient été pris, enlevés
Et en ce château emportés.
Là, le roi vit son Heurodis,
Portant ses atours de jadis,
Dormant sous un arbre greffé.
Ses vêtements, en vérité,
La lui firent bien reconnaître.
Désirant rencontrer le maître
Du château, sire Orfée entra
Dans la grand’salle, et contempla,
Assis sous un dais majestueux,
Le roi et seigneur de ses lieux.
Auprès d’elle siégeait sa femme,
Une très belle et noble dame.
Leurs couronnes resplendissaient,
Et leurs riches atours brillaient
Tant qu’Orfée avait de la peine
A fixer des yeux roi et reine.
Il s’agenouilla devant eux
Et dit : « Gentil sire, je peux
Jouer pour vous une mélodie
Qui réjouira votre mesnie. »
Le roi lui dit : « Quel homme es-tu,
Toi qui en ma salle est venu ?
Personne ici, en vérité,
Ne t’a invité ni mandé.
Depuis que je règne en ces lieux,
Nul n’a été si audacieux,
Nul ne s’est présenté à moi,
Sinon sur mon ordre, ma foi !
-Seigneur, je me comporte tel
Que doit le faire un ménestrel :
Nous allons aux riches palais
Pour y chanter fables et lais.
Qu’on nous reçoive bien ou pas,
A tous, nous offrons le soulas. »
Il s’assit donc devant le roi
Pour jouer un air de bon aloi,
Des très douces notes qui plurent
Tant aux gens de la cour qu’ils furent
Prompts à s’assembler près de lui.
Le roi, de même, en fut ravi,
Ainsi que son épouse tendre,
Et prit grand plaisir à l’entendre.
Lorsqu’Orfée arrêta de jouer,
Le roi, pour le récompenser,
Lui dit : « Tes airs sont mélodieux !
Demande-moi ce que tu veux :
Je te paierai sans lésiner.
Demande donc sans hésiter.
-Sire, dit-il, je vous réclame
En guerredon la belle dame
Qui dort sous un arbre greffé.
-Non, dit le roi. Pendard prouvé !
Ce serait par trop regrettable,
Car elle est belle et désirable,
Et tu es rude, tanné, maigre.
Nul ne saurait rester allègre,
Vous voyant si mal assortis.
-Mais, beau sire, je vous le dis,
Ce serait chose laide et folle
Si vous brisiez votre parole :
Vous m’avez promis d’accorder
Ce que je voudrais demander,
Et vous ne pouvez vous dédire. »
Le roi réfréna donc son ire,
Et dit : « Soit, prends-la par la main
Et allez donc votre chemin. »
Après s’être incliné, Orfée
Alla chercher sa bien-aimée,
Et la mena hors du pays
Pour rentrer parmi ses amis.
Ils allèrent d’un pas tranquille
A Winchester, la bonne ville
Où ils avaient longtemps vécu.
Le roi, n’étant pas reconnu
Du fait de sa triste apparence,
Conçut un plan subtil, je pense :
Dans les faubourgs de la cité,
En un logis fort dépouillé,
Il prit son gîte, et demanda
A l’hôte qui demeurait là :
« Qui gouverne donc ce pays ?
J’aimerais bien l’avoir appris. »
Alors l’hôte lui raconta
Tout ce que vous savez déjà :
Comment on avait enlevé
La courtoise Heurodis, malgré
Tous les efforts de son mari,
Comment Orfée était parti,
Nul ne savait en quel pays,
Comment le sénéchal, depuis,
Gardait loyalement la terre,
Sans injustices et sans guerre.
Le lendemain, peu avant none,
Orfée alla donc en personne
Se présenter à son château,
Enveloppé d’un vieux manteau.
Il avait laissé au logis
La courtoise dame Heurodis,
Mais emmené son instrument.
A travers les rues, le voyant,
Les comtes, les nobles barons,
Bourgeois, maîtres et compagnons
Disaient : « Voyez cet homme !
Reviendrait-il à pieds de Rome ?
Il est noueux, tel les vieux hêtres,
Et sa barbe touche ses guêtres ! »
Et lui, voyant son sénéchal
Arrêté devant un étal,
Il dit : « Sénéchal, pitié !
Accordez-moi votre amitié,
Je suis jongleur de Païennie.
Hébergez-moi, je vous en prie ! »
Le sénéchal lui dit : « Suis-moi !
En souvenir de mon cher roi,
J’accueille bien dans sa maison
Les harpistes. Viens, compagnon. »
Au palais, pendant le repas,
Chacun prit un noble soulas,
Car moult musiciens y jouaient,
Et bien des ménestrels chantaient.
A table, Orfée était assis,
Silencieux, dans son manteau gris :
Il était muet comme une carpe.
Enfin, il prit sa belle harpe,
Et joua merveilleusement
Un air mélodieux et charmant.
Chacun prisa fort sa musique.
Voyant la harpe magnifique,
Le sénéchal la reconnut.
Il fit signe que l’on se tût,
Et demanda : « Dis-moi, jongleur,
Connaîtrais-tu donc, par bonheur,
Celui qui autrefois porta
Ta harpe ? Qui te la donna ?
-Sire, dit-il, je l’ai trouvée
Au fond d’une sombre vallée,
Auprès d’un corps mis en morceaux,
Dévorés par lions et corbeaux,
Il y a dix ans de cela. »
Le sénéchal s’en désola :
« Hélas, cria-t-il, quel malheur !
Orfée est mort, mon bon seigneur !
Las, des bêtes l’ont dévoré !
Ah, je regrette d’être né
Lorsque j’entend cette nouvelle.
Fortune lui fut par trop cruelle
De lui infliger cette mort ! »
Affligé par ce triste sort,
Il se pâma, tombant au sol.
Ses barons, contemplant son dol,
Le relevèrent pour lui dire :
« Ce chagrin ne sert à rien, sire. »
Orfée eut ainsi connaissance
De toute la reconnaissance
Et de l’amour que lui portait
Son sénéchal, vassal parfait.
Il se dressa, et déclara :
« Ne pleurez plus, car je suis là !
Je suis votre seigneur Orfée,
Et j’ai, en la onzième année
Après avoir fui ma mesnie,
Trouvé ma reine en Féerie,
Et je l’ai confiée à un hôte.
Si vous aviez commis la faute
De vous réjouir de mon trépas,
Je vous aurais, n’en doutez pas,
Exilé sans hésitation.
J’ai voulu, de cette façon,
Eprouver votre loyauté,
Et vous avez bien mérité
D’être le roi de la contrée,
Quand ma vie sera achevée. »
Alors tous les gens de la cour
Reconnurent, en ce beau jour,
Leur seigneur, et s’agenouillèrent
Devant lui. Puis ils s’empressèrent
De le faire baigner et raser,
Et superbement habiller.
Ensuite, en somptueux arroi,
On conduisit auprès du roi
Son épouse, au milieu du son
De la harpe et du tympanon.
Plus d’un, en contemplant cela,
Fut si ému qu’il en pleura.
Orfée et sa reine, au château,
Furent couronnés de nouveau,
Et vécurent longtemps ensuite.
Après leur mort, l’histoire écrite
Rapporte que le sénéchal
Devint un roi bon et loyal.
Puis les harpistes de Bretagne,
Qui parcourent bourgs et campagne
Toujours à l’affût de nouvelles,
Trouvèrent ces choses si belles
Qu’ils en firent un lai, ma foi,
En le nommant d’après le roi.
Mélodieuses en sont les notes,
Jouées sur les harpes ou les rotes.
Mon chant est maintenant fini.
Que Dieu nous tienne hors de souci !
Journalisée
cavaillon
Maistre de camp
**
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« Répondre #1 le: 02Septembre, 2010, 17:17:07 »

Chapeau !

Traduire une oeuvre littéraire est déjà un exercice très difficile (c'est bien plus périlleux que de traduire un document technique), alors réussir à le faire en version rimée...

Non, vraiment, bravo !

 
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Quand une femme vous dit "Quoi ?", ce n'est pas qu'elle a mal entendu ; elle vous laisse une chance de modifier ce que vous venez de dire.
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« Répondre #2 le: 02Septembre, 2010, 18:04:38 »

Glo tu me l'envoie par mail s'il te plait que je puisse le lire sur papier ?

merci
Journalisée

secrétaire général de Gothlied une tragédie épique de chevaliers germaniques.

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Glorfindel
Invité
« Répondre #3 le: 02Septembre, 2010, 18:57:57 »

Chapeau !

Traduire une oeuvre littéraire est déjà un exercice très difficile (c'est bien plus périlleux que de traduire un document technique), alors réussir à le faire en version rimée...

Non, vraiment, bravo !

 

Merci. ça fait plaisir d'avoir un retour.

A vrai dire, c'est un exercice auquel je commence à être rompus, pour m'y être essayé plusieurs fois, notament sur différents lais. Le genre s'y prête assez bien, car l'octosyllabe à rimes plates qui en est la forme caractéristique est un vers aisé à manier. En plus, les lais sont courts.

Maintenant, j'aspire à mener à bien des projets plus ambitieux, comme des traductions rimées de chansons de geste, par exemple. En ce moment, je travaille sur La Chevalerie d'Ogier de Danemarche, un texte d'un peu plus de 12000 vers. J'ai encore du pain sur la planche, mais si j'arrive à mener à bien ce que j'ai entrepris, je crois que j'essaierai de publier.

Glo tu me l'envoie par mail s'il te plait que je puisse le lire sur papier ?

C'est fait, mon général.
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« Répondre #4 le: 09Septembre, 2010, 13:17:19 »

op, c'est imprimé, je devrais le lire ce week end
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« Répondre #5 le: 13Septembre, 2010, 13:10:05 »

Lu dans le train en allant à Panam:

Bon tout d'abord la forme : ça se lit vite, ça se lit bien, c'est léger. Il y a quelques termes que je n'ai pas compris (et je n'avais pas de dico sous la main) mais ça n'a pas gêné la lecture.

Maintenant le fond : Tu te ré-appropries un mythe grec pour le transformer en lai. Par contre tu ne choisis pas le plus facile : tu en prends un qui a trait à la cosmologie : le royaume des morts. Tu le transformes en royaume de féérie pour avoir au final un histoire très différente de l'originale (enfin si originale il y a).
Il y a de belles trouvailles : l'origine du nombre de légendes arthurienne par exemple.
 
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« Répondre #6 le: 13Septembre, 2010, 13:27:32 »

Pour le coup, je ne suis vraiment que le traducteur/adaptateur. Je suis resté aussi fidèle que possible. Tout le mérite revient à un anonyme du quatorzième siècle, lequel tenait peut-être lui-même le canevas d'un autre anonyme, c'est impossible à dire avec cette littérature à caractère oral, et les manuscrits sans nombre qui ont été engloutis par les siècles...

Si tu veux voir le texte que j'ai traduit, c'est par là. Attention, l'anglais médiéval, c'est assez ficelle.
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« Répondre #7 le: 14Septembre, 2010, 12:31:34 »

Amusant : tu sacralises un texte qui est un plagiat de plagiat.


Dis j'ai une proposition totalement sacrilège à te faire ...
Journalisée

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« Répondre #8 le: 14Septembre, 2010, 12:40:20 »

Un plagiat ? Mais la notion de plagiat n'existe pas au Moyen Age. En fait c'est la notion de propriété intellectuelle qui n'existe pas au Moyen Age. Toute oeuvre connaît des formes, réécritures et translations multiples. C'est pour ça qu'on a des trillions de versions du cycle arthurien, entre autres.

C'est quoi, ladite proposition ? Je suis tout oreille, ou plutôt tout oeil. 
Journalisée
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