Les Salons de la Cour

17Octobre, 2019, 01:00:10
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Auteur Fil de discussion: Les Enfances Thierry  (Lu 2106 fois)
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Glorfindel
Invité
« le: 21Mai, 2010, 23:14:06 »

Il y a quelques temps de ça, j'avais entrepris de me livrer à une réécriture du cycle épique de Théodoric le Grand, dont la légende s'est emparé sous le nom de Dietrich en Allemagne, Thidrek en Scandinavie et Thierry en France. J'ai abandonné en cours de route, dépassé par l'ampleur du cycle, mais j'ai tout de même produit un premier chapitre complet, consacré aux enfances du personnage. Je vous le soumets. Merci de vos critiques constructives !

Les Enfances Thierry

Voulez-vous entendre conter un beau récit, sur les preux héroïques, les merveilles et les exploits du temps jadis ? Alors faîtes silence, et laissez-moi vous relater l’histoire de Thierry de Vérone, du roi Hermenry, de l’orgueilleux Haymon et de Guigon le fils de Galant. C’est la geste d’Amelot et de son lignage, que je m’en vais vous rapporter fidèlement, ainsi que je l’ai trouvée dans d’anciens livres, telle que de sages clercs et des poètes avisés l’ont consignée, afin que cette histoire de haut prix ne se perde jamais.
   Il y avait à Rome un empereur du nom d’Amelot, qui était le plus beau chevalier de son temps. Du reste, il était haut de douze pieds et d’une force merveilleuse, et la majesté de son aspect n’avait d’égale que l’excellence de ses qualités, car il était courtois et noble, généreux et brave, juste et clairvoyant, aimant et craignant Dieu, et faisant largesse à tous, jusques aux plus humbles. En un mot, c’était un prud’homme, alliant perfection du corps et noblesse de l’âme. Il était estimé de tous les gens de bien, et sa domination s’étendait fort loin : quarante rois tenaient de lui leur terre, le reconnaissant comme leur légitime seigneur lige. Il gouverna son empire de façon à ne mériter que des éloges,  lui apportant la prospérité, et s’il dut souvent guerroyer contre ses voisins, il sut toujours défendre son riche héritage, et y ajouta beaucoup par ses conquêtes, sans jamais rien en perdre, tant il était hardi et valeureux.
   Ce noble souverain avait trois fils, nommés Hermenry, Théodore et Harlon. Tous trois étaient aussi beaux que vaillants, et excellaient en tout ce que doit savoir un chevalier de noble naissance : l’art de la joute et le maniement des armes, la chasse à courre et au vol, les échecs et le jeu de dames, et les manières aimables de la cour, tout cela n’avait pas de secret pour eux et ils y surpassaient tous les autres. En leurs jeunes années, ils accomplirent de nombreux exploits dans les tournois et les pas d’armes, menèrent à leur terme nombre d’aventures périlleuses, et acquirent grande renommée en accompagnant leur père sur les champs de bataille, où ils s’illustrèrent par mille nobles prouesses, au point qu’on les tenait pour les meilleurs chevaliers du monde. Tout ce que l’on raconte du roi Arthur et des exploits de ceux de la Table Ronde n’est que fable vaine et plaisante, mais ce que je vous dis des fils d’Amelot est la pure vérité, comme en témoignent les anciens écrits.
   Mais l’empereur se faisait vieux, et il tomba malade. Comprenant que sa fin était proche, il décida de répartir ses possessions entre ses fils, de façon à ce qu’il n’y eût jamais de querelles entre eux à cause d’elles. Il possédait en effet des terres riches et vastes aussi bien en Italie qu’en Allemagne, et estimaient qu’elles devaient suffire à ses enfants pour qu’ils mènent tous trois grand train et se maintiennent dans la paix et l’honneur. Aussi, pour la Pentecôte, il tint cour plénière et manda à Rome tous ses barons et ses plus puissants féaux. Ce fut en vérité une assemblée magnifique. Que de rois, de ducs et de comtes ! Jamais plus on ne verra une aussi splendide cour que celle d’Amelot à cette occasion. Devant tous ces nobles seigneurs, le souverain voulait partager ses biens. Il appela ses fils devant lui et leur fit à chacun don d’un territoire, ainsi que le rapporte les anciennes gestes :

Sire Amelot a réuni ses fils.
A Hermenry, son premier-né, il dit :
« Mon cher enfant, toi l'aîné de mes fils,
Tu seras roi et seigneur du pays.
Quant à tes frères, ils devront te servir
En bons vassaux, sans jamais te trahir.
Tu auras Rome, la cité de haut prix,
Et ses domaines en fief, sans contredit,
Et puis la Pouille, et la Calabre aussi.
Gouverne-les ainsi que je le fis
Avec justice, comme il sied à mon fils.
Sois généreux, fais largesse aux petits
Et aux vaillants : tu gagneras ainsi
L'amour du peuple, et du roi Jésus-Christ.
Honore et sers le Dieu de Paradis
Pour mériter ta place auprès de Lui. »
A ces paroles, le preux répond ainsi :
« Au nom de Dieu, mon père, grand merci !
Et je suivrai tous vos sages avis. »

Alors le roi, reprenant la parole,
dit à son fils, Théodore au cœur noble :
« Théodore, mon fils, en alleu, je te donne
La Lombardie, la cité de Vérone,
Et le Tyrol que la brume enveloppe,
Et puis l'Istrie, terre très riche et bonne.
Toute ta vie, je veux que tu honore
Ton Créateur, qui t'a donné la force
Et la puissance : n'en conçois pas de morgue.
Que la Justice et la Miséricorde
Trouvent en toi un appui et un socle.
En étant bon et juste avec tes hommes,
Et en faisant aux pauvres tes oboles,
Tu gagneras au Ciel une couronne. »
Le prince dit : « Par Saint-Pierre de Rome,
Tous vos propos sont aussi vrais que nobles,
Et je veux vivre tous mes jours de la sorte. »

Amelot dit à Didier, le troisième :
« Je t'attribue aussi, comme à tes frères,
En héritage, un excellent domaine.
Reçois de moi la Souabe et la Bavière.
Comporte-toi toujours avec noblesse,
Avec honneur, courtoisie et sagesse,
Et prudhommie, et vaillance et largesse.
En jugement, je veux que tu recherches
Toujours justice, ignorant la richesse.
N'écoute pas l'argent des riches traîtres !
Mais au contraire, il faut que tu protèges
Le pauvre qui en appelle à ton sceptre.
Et Harlon dit : « Par la très Sainte Vierge,
C'est ainsi que je veux mener mon règne. »

Lorsqu’il eut ainsi divisé ses possessions entre ses enfants, Amelot voulut leur faire prêter à tous trois le serment de ne jamais guerroyer les uns contre les autres, mais de toujours être loyaux envers leurs frères et de vivre en bonne intelligence. Cette précaution était sage, cependant elle s’avéra vaine par la suite, et c’est pourquoi beaucoup de dames perdirent leurs époux, et de demoiselles leurs amis. Beaucoup de chevaliers jeunes et hardis laissèrent la vie dans des guerres cruelles, et l’Italie en fut ensanglantée et ravagée. Mais laissons cela. Amelot fit apporter en la grande salle de son palais les reliques les plus saintes qu’il y eut à Rome, dans de précieuses châsses d’or et d’argent : une dent de l’apôtre Pierre, le sang de Sainte Anastasie, et un beau voile de la Vierge Marie. On déposa ces reliques sur un précieux tapis de soie, au quatre coin duquel furent placés des chandeliers d’or portant des cierges allumés, et le roi demanda à ses fils de jurer sur elles de toujours rester en paix les uns avec les autres et fidèles à leur lignage, comme nous l’affirment les chansons de jadis :

On a posé sur un précieux tapis
Reliques saintes et chandeliers de prix.
Tous les barons, le voyant, sont réjouis.
Sire Amelot dit à ses nobles fils :
« Mes chers enfants, jurez devant le Christ. »
Devant les saints s'en vient le premier fils,
Sire Hermenry, qui s'agenouille, et dit :
« Sur les reliques saintes qui sont ici
Et tous les saints qui sont en paradis,
Je jure de ne jamais assaillir
Ma parentèle, et pour aucun motif. »
Lorsque le prince prête serment ainsi,
les chandeliers tremblent sur le tapis.
Les cierges tombent sur l'étoffe de prix,
Roulent à terre et s'éteignent sans bruit.
Tous les barons, le voyant, sont marris.
« Las, il sera parjure, celui-ci.
Il en viendra du mal. » murmurent-ils.

Devant les saints s'en vient, vêtu de vair,
Dam Théodore, qui jure d'un ton clair,
Du fond du cœur, à Dieu qui lui est cher :
« Je fais serment de toujours vivre en paix
Avec mes frères et mes amis charnels.
Je serai pire que le diable d'enfer
Lorsque contre eux, je porterai le fer. »
Le noble prince, souhaitant vraiment la paix,
Baise les châsses d'argent aux beaux reflets.

Harlon s’avance, vêtu d’un ciclaton.
Il s'agenouille et dit d'un noble ton :
« Contre mes frères et ceux de ma maison,
Au grand jamais, pour aucune raison
Je ne ferai guerre ni trahison.
Que Dieu du Ciel m'abandonne, sinon. »
Le prince honore, sous les yeux des barons,
Les nombreux saints à l'illustre renom.
Que Dieu lui donne grâce et bénédiction !

   Lorsque les trois princes eurent juré, le roi Amelot fit remporter les reliques et ordonna que l’on dressât les tables, et que l’on apportât l’eau pour les mains des convives. On servit ce jour-là un festin magnifiques : il y eut en abondance du vin et du clairet, des paons rôtis et des cygnes au poivre, du cerf et d’autres venaisons, des lamproies, truites et saumons, et tant d’autres mets finement apprêtés que si je voulais tous les énumérer, j’y perdrais ma peine. Il y eut aussi force jongleurs qui chantèrent d’armes et d’amours, de chevalerie et de courtoisie, en s’accompagnant de la vielle et de la rote. Quelle belle fête, en vérité !
   Quand on eut fini de manger, l’empereur fit ôter le couvert et demanda à son sénéchal qu’il apportât sans tarder tout le riche trésor qu’il possédait, en or, en argent et en joyaux précieux, et il se mit à le distribuer sans compter, avec une largesse qui seyait à son rang. Aux jongleurs, il donna moult pelisses d’hermine, de vair et de petit-gris, des manteaux de soie brodés d’or, des bliauts de paile ornés d’orfrois et de précieux hanaps décorés de gemmes. Celui qui était entré au palais plus gueux que Job, et ne possédant que sa vielle, en ressortait riche et content. Puis le souverain fit maint beaux dons à ses chevaliers : il leur distribua des pennons de riche étoffe d’Arabie, des chevaux d’Espagne, des selles incrustés d’ivoires, des rennes d’or et d’argent, et des armes claires et luisantes. Aux riches et puissants barons, l’empereur fit des présents dignes de leur noblesse. Aux petits chevaliers sans fortune qu’il savait pleins de mérite, il donna selon leur valeur et ils ne reçurent pas moins que les plus grands seigneurs. Enfin, à ceux qui n’avaient ni mérite ni fortune, il distribua à la mesure de sa propre générosité, de sorte qu’ils furent aussi comblés que les autres. Vit-on jamais roi plus magnanime ? Lorsqu’il eut ainsi fait de somptueux cadeaux aux chevaliers, il distribua son or et son argent aux pauvres de la ville de Rome. Ce qui ne fut pas partagé de la sorte, il en fit don aux églises et aux monastères des alentours. Il ne voulait rien garder par-devers lui, car il savait que l’on ne peut emmener aucun bien avec soi lorsque l’on quitte ce monde, mais seulement les bonnes œuvres que l’on a faites de son vivant. C’est pourquoi il fit de riches aumônes, afin que Notre Seigneur et sa Sainte Mère prissent pitié de son âme. Il ôta jusqu’à son propre manteau au col de zibeline, et en fit présent à un mendiant galeux. Tous ceux qui le voyaient agir de la sorte en étaient émus aux larmes.
   Le noble empereur savait sa fin prochaine. Quelques jours seulement après la Pentecôte, il sentit que son état empirait. Il fit venir un prêtre, se confessa et reçut le corps du Sauveur, puis il fit tracer une croix de cendre sur le sol de sa chambre et s’y étendit humblement, vêtu d’une chemise de toile grossière. Il battit sa coulpe, implorant la miséricorde de Dieu, et rendit l’âme, la tête tournée en direction de l’Orient. Ses trois enfants, qui l’aimaient beaucoup, le pleurèrent très tendrement. Le pape célébra pour le défunt une messe solennelle avant qu’il ne fût mis en terre, et si les princes firent à l’église de magnifiques offrandes pour son salut, il est inutile de le demander : ils déposèrent bien cent marcs d’or sur l’autel, à Saint-Pierre de Rome !
   Après cela, les frères se séparèrent pour prendre chacun possession de ses propres terres. Ils ne se quittèrent pas sans larmes, car tous trois étaient étroitement unis pour une affection sincère, de sorte qu’il semblât que la discorde ne dût jamais se mettre entre eux ni entre leurs lignages. Mais par la suite, il en alla tout autrement. Hermenry resta à Rome, où il fut couronné comme empereur, et après la cérémonie, Théodore et Harlon partirent, respectivement pour Vérone et pour Brisach. Nous allons maintenant suivre Théodore et laisser Hermenry et Harlon : nous les retrouverons plus tard.
   Théodore devint roi de Lombardie et d’Istrie, et c’est à la bonne cité de Vérone qu’il tint sa cour, en un solide château. Il se souvenait des conseils de son père, et il régna dix ans de façon à ne mériter aucun reproche, apportant à ses sujets la prospérité. Il fit montre de sagesse, de vaillance, de courtoisie et de largesse, gagnant ainsi l’amour et l’estime de tout son peuple. Il possédait au plus haut degré toutes les vertus chevaleresque et les manifestait sans cesse, c’est pourquoi sa bonne renommée s’étendit fort loin, et nombre de nobles jeunes gens rejoignirent sa cour en raison de sa réputation : ils savaient qu’ils recevraient de lui en abondance armes, chevaux, précieux joyaux et riches vêtements. Ainsi la magnificence de sa mesnie devint proverbiale.
Le jour vint où le roi Théodore voulut prendre femme. Il réunit donc son conseil et tint à ses barons ce langage :
-« Chers seigneurs, je possède un grand royaume, nombre de forts châteaux et de riches terres, et je suis en âge de me marier. Aussi je vous demande de me conseiller comme des vassaux loyaux doivent le faire pour leur légitime seigneur lige : où trouverais-je donc une femme digne de mon rang, belle, courtoise et sage, que je puisse épouser afin de donner à ma terre un héritier ? »
A ces mots, les barons se réjouirent, car ils avaient tous hâte de voir leur roi convoler en justes noces ; en effet, ils aimaient tant leur seigneur qu’ils souhaitaient ardemment qu’après lui, sa terre restât aux mains de son lignage, sans contestations ni guerre. C’était une généreuse intention, mais nous verrons plus tard comment elle échoua.
Il y avait au conseil un chevalier vieux et chenu, qui demeurait au château de Vérone et faisait partie de la mesnie du souverain. Ses cheveux et sa barbe étaient plus blancs que la fleur des prés, mais il était encore vigoureux, vaillant et hardi, d’une habileté sans pareille au maniement des armes, et surtout sage et avisé à merveille. Toute sa vie, il avait servit le lignage d’Amelot avec une loyauté parfaite, et le roi Théodore l’aimait beaucoup en raison de sa fidélité. Ce vieillard s’appelait Hautebranc. Il prit alors la parole et donna un avis judicieux :
-« Sire, je sais une jeune fille de haut parage dont la beauté n’a d’égale que la sagesse et la courtoisie, et dont on vante partout les éminentes qualités. C’est la belle Lilie, la fille du duc Garibaud de Bavière, que l’on dit parée de toutes les vertus. Elle ferait assurément une bonne épouse, et elle est d’une si noble souche que vous n’auriez pas à rougir d’en faire la reine de Lombardie.
-Cela peut bien être, dit le roi, et je veux m’en fier entièrement à toi, puisque tu as toujours été de bon conseil, pour mon père et pour moi. Pourtant je n’ai jamais vu cette demoiselle, et j’aimerais la contempler de mes yeux avant de l’épouser, s’il était possible. Mais comment pourrais-je m’y prendre ?
-Ce n’est pas difficile, répondit le vieil Hautebranc, car si je ne me trompe, personne en Bavière ne vous connaît de vue. Voici donc ce qu’il vous faudra faire : vous réunirez une escorte pour une ambassade, que vous enverrez en Bavière pour entretenir le duc de vos projets de mariage. C’est moi qui prendrai la tête de l’escorte et ferai office d’ambassadeur, mais quant à vous, vous serez un membre de la troupe, et vous ne porterez aucun des insignes royaux, de sorte que nul ne devinera que vous êtes. De la sorte, il vous sera facile d’observer la jeune fille sans que l’on prête attention à vous, et si en fin de compte vous décidez de ne pas faire ce mariage, il n’y aura là rien d’inconvenant, et vous ne serez pas blâmé. Que vous en semble, sire ?
-Vous parlez d’or, Hautebranc, dit Théodore, et je veux que tout soit exécuté comme vous me l’avez conseillé. »
Le roi décida que dix chevaliers partiraient avec Hautebranc et lui pour la cour des Bavarois. Il n’eût guère de mal à en trouver pour remplir ce rôle, car dix des plus nobles barons se proposèrent aussitôt pour escorter leur seigneur. A chacun d’eux, Théodore offrit des vêtements magnifiques, des destriers, des selles d’ivoire et des armes neuves ornées d’or et de gemmes, pour qu’ils fissent forte impression en Bavière. Ils partirent en grand arroi, en faisant conduire derrière eux par des écuyers les chevaux de bât qui portaient dans des housses leurs somptueux atours. Vit-on jamais plus fastueuse ambassade ?
   Les douze preux firent route vers la Bavière avec diligence, et parvinrent à Munich sans rencontrer aucune aventure qui vaille la peine d’être rapportée. Le duc Garibaud, apprenant que des seigneurs de superbe apparence s’étaient présentés aux portes de la ville, les reçut en grande pompe, et vint les accueillir au pied des marches de son palais, entouré de tous ses barons. Dieu ! Si je devais décrire en détail les riches manteaux d’hermine, de vair et de petit-gris, les bliauts d’or et de soie  et les cottes de cendal que l’on put admirer à cette occasion, j’y passerais un jour entier ! Mais à quoi bon allonger mon récit ?
   Le duc introduisit ses hôtes dans la grand-salle du château, les fit désarmer par de courtoises demoiselles et offrit à chacun un siège à sa table, puis il demanda qu’on leur servit du vin épicé pour les désaltérer après leur voyage. Hautebranc, le bon vassal, qui portait un bâton d’ivoire et paraissait le chef de la troupe, parla au nom de tous et déclara que son maître, le roi Théodore, avait tant entendu célébrer la sagesse et la grâce de la belle Lilie qu’il voulait la prendre pour épouse, si aucun engagement ne s’y opposait. La nouvelle fut très agréable à Garibaud, car l’excellente renommée du roi de Vérone était parvenue jusqu’à lui. Il aurait donc été ravi et honoré d’entrer dans son alliance. Mais avant que des promesses ne fussent échangées, Théodore s’adressa de la sorte au duc :
   -« Beau doux sire, notre seigneur nous a recommandé d’observer avec soin la noble jeune fille, afin qu’à notre retour, nous puissions la lui décrire. Aussi voudrais-je solliciter de vous que vous la fassiez paraître à la cour, de sorte que nous nous acquittions des ordres du roi.
   -C’est là est une très raisonnable requête, répondit Garibaud, et il est bien juste que j’y accède. »
   Il fit donc mander à sa fille de paraître devant ses hôtes. La noble Lilie s’apprêta donc courtoisement et entra dans la grand-salle escortée de ses demoiselles, qui toutes s’étaient richement parées. Et si elle était belle, en vérité, il ne faut pas le demander. Jugez plutôt :

Parut la belle au teint de fleur.
Comment dépeindre les splendeurs
De sa somptueuse vêture,
De sa mise et de sa parure ?
Sa robe était de samit clair
Et son manteau, ourlé de vair.
Mais elle était plus belle encor.
Ses tresses blondes semblaient d’or
Et son front, tout d’argent poli.
Son nez était droit et joli,
Sa bouche rouge et désirable.
Quant à son visage admirable,
Mêlant le blanc et le vermeil,
Il était certes sans pareil.
Ses yeux, bien fendus et riants,
Etaient plus clairs et plus brillants
Que ceux d’un épervier mué.
Son corps gracieux et élancé
Etait blanc comme fleur de lis.
Je crois que Dieu de Paradis
Usa de son habileté
Pour lui donner tant de beauté.

   Dès que Théodore vit la meschine, il se sentit blessé au cœur du plus redoutable des traits : celui d’Amour, que savent si bien darder les doux yeux des belles. Elle se mit à deviser avec les preux de Lombardie, et plus le roi la contemplait et l’écoutait, plus il l’aimait, car il la découvrait pleine d’esprit, de sagesse et de courtoisie. C’était en vérité une fontaine de toutes les qualités les plus éminentes. Le noble fils d’Amelot  se tourna donc vers Garibaud et lui dit en souriant :
   -« En vérité, beau sire, je vois votre fille si charmante, courtoise et avenante que je ne doute pas qu’elle soit digne de devenir reine de Lombardie. C’est pourquoi mes compagnons et moi tiendrions pour un honneur de recevoir une coupe de vin de ses mains. »
   Le duc y consentit bien volontiers, et la belle alla d’abord présenter à Hautebranc, qu’elle prenait pour le plus haut baron du groupe, un hanap d’or gemmé rempli de vin poivré. Lorsqu’il eut bu, la noble demoiselle offrit la coupe à Théodore. En la saisissant, le roi toucha la main de la jeune fille, et il resta interdit et immobile, pâlissant et rougissant tour à tour : en vérité, le contact des doigts de la gracieuse Lilie l’enivrait plus que le meilleur vin n’aurait su le faire ! La demoiselle finit par se troubler et le tira de sa rêverie en lui disant :
   -« Buvez, seigneur ! »
   Il soupira alors et porta le hanap à ses lèvres. Lorsqu’elle eut offert du vin à chacun des preux de Lombardie, la fille du duc se retira et, quittant la grand-salle, alla trouver sa vieille nourrice pour s’ouvrir à elle de ce qui était arrivé, et de la confusion qui était la sienne. Mais la nourrice était une femme d’expérience, rusée et sagace, qui vit clair dans le stratagème du roi.
   -« Certes, dit-elle à la belle Lilie, celui qui fait pâlir, rougir et soupirer les jeunes gens, c’est Amour, qui règne sur les cœurs avec une entière puissance. Mais jamais ce chevalier n’aurait l’audace de vous aimez, je pense, ni de le laissez paraître de la sorte devant les envoyés de son seigneur, s’il n’était pas lui-même le roi de Vérone. Et du reste, on dit de sire Théodore qu’il est beau et bien fait, grand et robuste, et qu’il a les cheveux blonds, le visage fier et les yeux brillants comme ceux d’un autour trois fois mué. C’est un portrait qui ressemble fort à celui que vous m’avez fait du jeune homme. Mais écoutez mon conseil : ne dîtes rien à ce propos et ne laissez pas paraître que vous avez percé son stratagème à jour. S’il ne veut pas se faire connaître, il vous saurait mauvais gré de dévoiler cet artifice. »
   La noble demoiselle suivit cet avis et ne souffla mot de la chose. Nous la laisserons maintenant pour retourner aux barons qui s’entretenaient avec le duc dans la grand-salle. Le roi Théodore avait fermement résolu d’épouser celle qui avait ravi son cœur, et il était d’une humeur magnifique. Mais il y avait à la cour de Munich un vieux chevalier du nom de Godoïne, qui était natif d’Italie. Il avait jadis été de la mesnie d’Amelot, mais ce dernier l’en avait chassé pour avoir tué un de ses barons par trahison, et lui avait confisqué toutes ses terres. Ce Godoïne était donc allé chercher refuge en Bavière, et gardait depuis lors rancune envers Amelot et tout son lignage. C’était un bon guerrier, vigoureux et vaillant, mais de tempérament félon et cruel. Toutefois, il n’avait pas su reconnaître Théodore, car il avait quitté l’Italie alors que le prince n’était encore qu’un jeune enfant. Aussi déclara-t-il perfidement :
   -« Sire Garibaud, vous auriez bien tort de donner votre fille à ce Théodore. J’ai ouï dire que c’était un jouvenceau de belle mine, mais de peu de valeur : il ne sait pas défendre ses féaux ni sa terre ; dans les combats, il est toujours le dernier à s’avancer et le premier à fuir. Il est si couard qu’il n’ose frapper ses ennemis que dans le dos ! Si vous le faîtes entrer dans votre alliance, votre parentèle en sera honnie à jamais. »
   Entendant ces méchants propos, Hautebranc s’en courrouça terriblement, et se mit à toiser Godoïne d’un regard de loup, en fronçant les sourcils et découvrant les dents. Il s’adressa à lui d’un ton furieux :
   -« Fils de putain, vous en avez menti, et vous avez si laidement médit du meilleur des bons que tous les hommes de bien doivent vous mépriser ! Je vous défie : je me fais fort de défendre l’honneur de mon seigneur, et je saurai bien prouver contre votre corps que vous êtes un calomniateur infâme ! »
   Le bon vassal allait offrir en gage son gant brodé d’or, lorsque Théodore intervint pour l’en empêcher :
   -« Sire Hautebranc, dit-il, il ne convient pas à un aussi haut baron que vous de se mesurer en champ clos avec ce traître fieffé. Accordez-moi plutôt le don que je vous demande : laissez-moi l’affronter à votre place. Je ne suis qu’un jeune chevalier de peu de renom, mais nul plus que moi ne désire venger l’affront qui a été fait au roi de Vérone !
   -Qu’il en soit donc comme vous le désirez, répondit le vieux prud’homme. Je sais bien que vous êtes si brave que ce félon ne vous résistera guère. »
   Le preux Théodore tendit alors un riche anneau en gage au duc Garibaud et s’écria :
   -« Godoïne, je vous défie, car vous avez tenu des propos outrageants à l’égard du roi Théodore. Je vous assure que vous trouverez les coups de mon épée bien assez lourds pour vous le faire regretter, et je suis prêt à jurer sur les reliques que le roi n’est ni moins vaillant, ni moins vigoureux que moi ! »
   Le félon était prêt à en découdre sans plus attendre. Le duc Garibaud se résigna donc à les laisser se battre, et envoya chercher les reliques des églises de la ville. Lorsqu’elles eurent été apportées au palais, Godoïne jura, en étendant la main sur elles, que Théodore était un couard, qui avait coutume de ne frapper ses ennemis que par derrière. Le roi, pour sa part, jura que son adversaire avait menti, et que jamais Théodore n’avait tué aucun chevalier par trahison. C’est ainsi qu’ils laissèrent à Dieu, qui entend tous les serments, le soin de montrer lequel d’eux s’était parjuré, en le menant à sa honte et à sa confusion. Tous deux se firent armer, enfourchèrent leurs chevaux, et se rendirent sur la prairie devant Munich pour s’y affronter. Quant aux autres barons et au duc, ils montèrent sur les remparts de la ville pour assister au combat.

Les adversaires, après s’être défiés,
Des éperons brochent leurs destriers,
Baissent leurs lances à hampe de pommier,
Et tous deux frappent en hardis chevaliers
Droit sur la bosse des vastes boucliers.
Dam Godoïne n’en sera jamais lié :
Sa lance vole en éclats par milliers !
Le roi transperce son écu de quartiers,
Puis rompt les mailles du bon haubert d’acier,
Et fend le cœur du perfide guerrier.
Il le renverse sur l’herbe et les graviers,
Et dit : « Voilà ce que vous méritiez,
Car Théodore vous a ici châtié ! »

   Or, comme le preux prononçait ces paroles, il se trouvait sous les murs de la ville, et un chevalier, qui se tenait au-dessus de lui pour regarder le duel, entendit ses mots. Il comprit alors de qui il s’agissait, et alla trouver le duc.
   -« Sire, lui demanda-t-il en souriant, qui croyez-vous que soit le noble jeune homme qui vient de prouver la félonie de Godoïne ?
   -En vérité, je l’ignore, répondit Garibaud, car il ne m’a pas dit son nom, et je le regrette fort, car je le vois si hardi que je suis porté à le croire d’une des meilleures familles de Lombardie.
   -Vous ne croyez pas si bien dire, car c’est Théodore en personne, le fils d’Amelot, qui vous a abusé par une ruse. Il s’est bien vengé, de sa propre main, de celui qui l’avait calomnié ! »
   Garibaud se réjouit en son for intérieur de ce qu’il apprenait, mais il n’en laissa rien paraître et feignit d’être irrité. Lorsque Théodore, revenu au palais, se fut désarmé à nouveau, le duc lui fit mauvais visage et lui dit :
   -« Seigneur, j’ai sujet de me plaindre de vous, car vous vous êtes mal comporté envers moi, alors que je vous avais reçu avec la plus grande hospitalité. »
   Théodore s’en trouva bien marri ! Il répondit courtoisement au duc :
   -« Beau doux sire, si je vous ai offensé de quelque manière, je le regrette fort. Vous m’en voulez, je le crains, parce que j’ai tué l’un des chevaliers de votre mesnie. Bien qu’il eût été un félon et un parjure, je regrette que sa perte vous contrarie, et sachez que je tacherai de réparer le préjudice que je vous ai causé.
   -Certes, ce n’est pas en débarrassant ma cour d’un félon et d’un parjure prouvé que vous m’avez offensé. Mais vous m’avez trompé sur votre identité, de sorte que je ne vous ai pas reçu avec les honneurs qui seyent à votre rang et que la honte en retombera sur moi. Partout l’on dira : « le noble roi Théodore s’est rendu auprès de Garibaud de Bavière, mais le duc n’a pas su le reconnaître et l’a reçu comme un simple chevalier ; pauvre hospitalité pour un si grand souverain ! ». Ce déshonneur, vous en serez la cause, sire Théodore, mais à présent que j’ai découvert qui vous étiez, ne croyez pas pouvoir échapper davantage aux marques d’estime qui vous sont dues ! »
   Comprenant que la ruse était éventée, le preux Théodore baissa la tête en rougissant, penaud et confus, mais le duc éclata de rire et le prit par le bras pour l’emmener s’asseoir sur son propre trône, sous le dais de la grand-salle.
   -« Prenez place ici, cher seigneur, dit-il, car vous êtes roi, et je n’ai pas de plus haut siège à vous offrir. Vous serez mon gendre, et je sais bien que mon lignage en sera toujours plus honoré et plus redouté ! »
   Si les barons de Lombardie furent heureux de ces paroles, inutile de le demander ! Mais le plus heureux fut certes Théodore, et quant à la belle Lilie, elle n’en fut pas moins ravie, car le jeune roi lui plaisait fort. Mais à quoi bon allonger mon récit ? Le noble fils d’Amelot et sa fiancée partirent bientôt pour Vérone, escortés par un éblouissant cortège de chevaliers et de nobles demoiselles. Ah, que de gonfanons de cendal brodés de fil d’or ! Que de heaumes gemmés ! Que de riches écus luisants sous le soleil ! Que de belles robes de brocart et de précieux manteaux fourrés de vair et de petit-gris ! Vit-on jamais troupe plus magnifique ? Le duc et son épouse accompagnèrent leur fille sur quatre lieues, puis la quittèrent, tous trois versant de tendres larmes.
   Lorsque l’escorte parvient en vue de la bonne cité de Vérone, on dépêcha un messager pour prévenir la cour, afin que la noble jeune fille fût accueillie comme il convenait à une future reine. Aussitôt, la fine fleur des barons et des dames se prépara pour aller à la rencontre de son seigneur et de la belle Lilie. Tous se vêtirent de splendides habits et sortirent de la ville, montés sur de beaux palefrois. Ils allèrent saluer courtoisement la fille du duc et chevauchèrent en grand cortège jusqu’à Vérone. C’était le mois de mai, quand les bois reverdissent et les prés refleurissent. Les oiseaux chantaient dans les arbres, chacun en son latin, et les suivantes de la belle Lilie avaient coupé des branches feuillues pour l’abriter des clairs rayons du soleil. Nombre de hauts barons étaient rassemblés là en grand équipage, et tous s’émerveillaient de la beauté de la demoiselle. Tous les habitants de la ville se réjouissaient ; les jeunes filles dansaient des caroles, et les jeunes chevaliers joutaient dans les prés, devant les murs de la cité. C’est ainsi qu’en superbe arroi, la jeune fille fut conduite jusqu’au palais.
   Elle y fut accueillie avec honneur, et quelques jours plus tard, le mariage fut célébré en grande pompe à Saint-Zénon de Vérone, devant tous les grands seigneurs et les hautes dames de la cour. Si je voulais décrire tout le faste des noces, j’y perdrais ma peine, mais ce fut une fête splendide, et la jeune fille fut couronnée reine de Lombardie. Elle se comportait avec tant de noblesse et de courtoisie qu’elle gagna en peu de jours le cœur de tout son peuple, et le couple vivait dans la joie et la félicité, manifestant en toutes occasions les plus rares mérites.
Pourtant, une chose manquait à leur bonheur, car dix ans s’écoulèrent sans qu’aucun fruit ne naquît de leur union. Ils avaient beau prier tous les saints, multiplier les pèlerinage et les riches offrandes aux églises et aux monastères, et se rendre partout où l’on disait que de précieuses reliques accomplissaient de beaux miracles, Dieu ne leur accordait pas l’enfant qu’ils désiraient.
   Un beau jour d’été, Théodore partit chasser dans les forêts lombardes avec ses chevaliers, et son épouse resta seule dans sa chambre. Elle se prit alors à se lamenter amèrement :
   « Ah, disait-elle, malheureuse que je suis de n’avoir jamais pu donner d’héritier à mon seigneur ! Je sais pourtant qu’il ne désire que cela. Comment se fait-il que Dieu ne nous ait jamais accordé d’enfant, à nous qui l’en avons tant prié, alors que les alleux de mon époux doivent être transmis à nos descendants ? Hélas, je sais bien que ses barons conseillent au roi de se défaire de moi, et d’aller prendre ailleurs une femme qui lui donnera un enfant. Et s’il ne le fait pas, il ira du moins trouver quelque fille de basse extraction, et c’est à son bâtard qu’iront nos héritages, pour mon malheur et ma honte. A l’inverse, on voit des paysans plus pauvres que Job peiner pour nourrir tous les enfants qui leur naissent : eux qui prient pour n’en point avoir se voient encombrés de sept ou huit ! Si ce n’était pas parler follement, je dirais que Dieu fait bien mal les choses. Et d’où vient qu’Il reste sourd à nos suppliques, alors que nous avons tant fait de dons et de prières ? Je crois qu’Il se rit de nous ! »
   Elle était si tenaillée par la colère et le désespoir que le diable, qui est toujours à l’affût de ceux qui perdent confiance en Dieu, se glissa près d’elle, et lui inspira des paroles funestes. Et la malheureuse avait si bien perdu tout bon sens qu’elle se laissa piéger et dit :

« J’ai trop prié le roi Jésus.
Assez : je ne le ferai plus !
A mon chagrin, il reste sourd,
Et mon cœur en devient si lourd
Que je puis bien prier le diable !
Tant pis si c’est déraisonnable.
Diable, donne-nous un enfant
Et je te croirais plus puissant
Que Dieu qui fit ciel et rosée.
J’en serais ravie et comblée ! »

   Après avoir prononcé ces mots, elle resta silencieuse, dolente et affligée. Mais il advint que son mari, revenant au soir de la chasse, montât la voir de sa chambre. La trouvant en larmes, il s’employa à la consoler, car elle lui était plus chère que sa vie. Les douces paroles de consolations entraînèrent les baisers, les baisers entraînèrent les plus tendres caresses, et les caresses entraînèrent tout ce qui s’ensuit, de sorte que ce soir-là, ils conçurent un enfant par le pouvoir du diable. Et cet enfant devint plus tard le chevalier le plus félon et cruel que l’on eût jamais vu, de sorte que beaucoup eussent préféré qu’il ne fût jamais né. Mais par la suite, il se montra si bon et si riche de toutes les plus nobles vertus que l’on doit chérir son nom pour toujours : sachez que c’est de Thierry de Vérone que je vous parle ainsi.
   Il parut bientôt aux yeux de toute la cour que la reine était enceinte. Si le roi en fut heureux, lui qui attendait cela depuis si longtemps, il ne faut pas le demander ! Ce fut un sujet de joie pour tout le peuple, et Théodore se montra encore plus plein de prévenance et d’amour pour son épouse qu’il ne l’avait été jusque là. La belle Lilie était au comble du bonheur, et elle oublia bien vite les paroles imprudentes qui avaient été les siennes, lorsqu’elle avait demandé au diable, en lieu et place de Dieu, de lui donner un fils. Mais une nuit, elle eut une vision ou un songe (je ne sais si c’était l’un au l’autre). Alors qu’elle était étendue sur son lit, un démon hideux, aux yeux de braise et noir comme la poix,  vint s’asseoir sur sa couverture et lui dit :
   -« N’aie pas peur, car je ne suis venu que pour t’apporter une nouvelle qui devrait te remplir de joie. Sache que le fils que tu portes sera le chevalier le plus fort et le plus vaillant qui ait jamais vécu. Il sera de la nature des diables, ainsi qu’il est normal puisque c’est grâce à l’art du diable qu’il fut engendré, et lorsque la fureur s’emparera de lui, il crachera du feu par la bouche, de sorte que nul ne pourra lui tenir tête ! »
   Alors le démon disparut, et la reine s’éveilla en proie à une grande frayeur. Ce qu’elle avait appris l’inquiétait certes au plus au point, mais elle avait tellement honte qu’elle n’osa pas s’en ouvrir à son époux, ni à quiconque. Lorsque le terme fixé par Nature fut arrivé, il lui naquit donc un fils, et ce jour fut un jour de liesse pour toute la cité de Vérone. Le roi Théodore était fou de bonheur, et toute la cour se réjouissait. Il y eut à cette occasion un festin magnifique, et le souverain distribua force hanaps gemmés et vêtements de riche paile. Il fit aussi une splendide offrande à l’église de Saint-Zénon pour remercier Dieu : il déposa bien cent marcs d’or sur l’autel. Mais la reine, seule de toute la ville, restait triste et pensive.
   L’enfant fut baptisé Thierry. Son père le confia aux bons soins de nourrices de noble naissance, mais il se montra d’un caractère terrible, criant, pleurant, braillant toujours, se débattant furieusement dans les bras de qui le tenait, frappant de ses petits points déjà vigoureux, et ne laissant jamais de repos à celles qui veillaient sur lui. Et dès que des dents lui eurent poussé, il fit bien pire : il mordit l’une d’elles au sein alors qu’elle l’allaitait, si fort qu’il lui arracha le téton. Après cela, ses nourrices prirent peur et aucune d’elle n’osa plus lui donner le sein. Elles l’allaitèrent donc au moyen d’un cor d’ivoire dont elles firent percer l’extrémité : elles le remplissaient de lait et en plaçaient la pointe dans la bouche de l’enfançon.
   Thierry grandissait vite. Une année après sa naissance, il était aussi grand qu’un garçonnet de trois ans, et c’était le plus bel enfant du monde. Il ne cessait de croître en taille, en beauté et en force, au point que tout un chacun s’en émerveillait. Mais plus il grandissait, plus il devenait méchant. Quand il fut en âge de marcher, il prit l’habitude de ramasser de la cendre dans le foyer des cuisines, et d’aller la jeter sur les beaux seigneurs et les gentes dames, pour salir leurs splendides vêtements, après quoi il s’enfuyait en riant. Ensuite, il se mit à rosser les autres enfants du château, fils de comtes et de ducs qui servaient à la cour en qualité de pages, à maltraiter et battre serviteurs et servantes, à frapper et tuer les lévriers et les faucons, et à tourmenter les chevaux dans les écuries. Il s’amusait à emmêler leurs crinières et leurs queues. Lorsqu’on l’emmenait à la messe, il ne faisait que ricaner et railler, se moquer du prêtre et de l’office, car il n’avait ni respect pour les choses saintes ni amour pour Notre Seigneur.
   Sa mère, la belle Lilie, était la seule à savoir d’où lui venait tant de méchanceté, et elle s’en désolait. Elle ne cessait de prier Dieu et tous ses saints de lui pardonner ses paroles impies, et de prendre pitié d’elle et de son fils. En signe de pénitence, elle portait la cilice sous ses robes de cendal, jeûnait souvent, assistait chaque jour à la messe, et faisait de très riches aumônes : tous les pauvres gens de la ville de Vérone la chérissaient et louaient ses largesses, car elle leur distribuait l’or et l’argent à pleines mains, et tous ceux qui en appelaient à sa charité repartaient comblés. Elle fit bâtir églises et monastères, les dota richement, et fit chanter des messes pour l’âme de l’enfant. Mais malgré tout cela, Thierry ne devenait pas meilleur, au contraire : il empirait chaque jour. Bien souvent, elle le prenait dans ses bras et, en versant de tendres larmes, le suppliait de s’amender. Mais cela ne servait à rien : il ne faisait qu’en rire. Il ne connaissait pas le repentir, et continuait de faire le mal à chaque occasion.
   Lorsque l’enfant eut sept ans, il était déjà grand comme un homme fait, et plus fort que beaucoup. Le jour de la Pentecôte, le roi Théodore tint cour plénière, comme c’était son habitude. Il avait fait mander à tous ses barons de venir au château de Vérone, et donnait une fête fastueuse. On avait jonché le sol de la grande salle d’herbes odorantes qui exhalaient les plus douces senteurs. Les chevaliers et les dames portaient des manteaux fourrés de vair, d’hermine et de petit-gris sur leurs bliauts de paile d’outre-mer et de cendal brodé d’orfrois. Les jongleurs jouaient de la rote, de la harpe et de la vielle, en chantant les gestes des princes et des saints. Thierry servait comme échanson à la table de son père, ainsi que le voulait alors la coutume pour les jeunes nobles.
   Voici qu’arriva l’évêque de Vérone en splendide arroi, portant la mitre et la crosse, suivi des prêtres de la ville : le souverain l’avait bien sûr convié, ainsi qu’il était juste et normal. Il fut courtoisement reçu, et alla s’asseoir à la table du roi. Mais dès qu’il le vit, Thierry changea de couleur. Il s’empourpra de rage, et se mit à fixer l’homme d’Eglise avec des yeux terribles, luisant comme des charbons ardents et si féroces qu’on eût dit qu’ils dardaient des serpents : nul n’aurait pu soutenir son regard ! Il s’approcha de l’évêque pour lui verser le vin, mais dès qu’il eut fini, il s’empara de la coupe, un précieux hanap d’or incrusté de gemmes, la brandit, et en frappa l’ecclésiastique de toutes ses forces, si bien que les pierres précieuses volèrent, que l’or se tordit, et que le malheureux tomba au bas de son siège, couvert de vin et sang : il avait eu la tête presque brisée !
   Les barons bondirent pour se porter à l’aide de l’évêque, et le roi se leva avec tant de hâte et de fureur qu’il renversa son précieux siège d’ivoire orné de pierreries. Il tenait à la main son sceptre d’or, et il le brandit pour châtier son fils comme d’un bâton, tant il était courroucé. Ce que voyant, Thierry tendit la main vers un couteau posé sur la table. S’il avait pu s’en saisir, il aurait été bien capable de tuer son père, car il appartenait tout entier au diable et ne connaissait alors que le mal. Mais Dieu ne permit pas qu’un si terrible péché pût s’accomplir : les chevaliers du roi s’interposèrent entre le père et le fils, et ils entraînèrent Thierry, qui riait à gorge déployée, pour l’enfermer dans sa chambre. Puis on s’occupa de soigner l’homme d’Eglise. La reine elle-même nettoya doucement sa plaie avec de l’eau et du vin, puis elle y appliqua des simples de grand prix, pleines de vertus curatives, et la banda à l’aide d’une fine étoffe de soie. Et tandis qu’elle le pansait ainsi, son cœur était plus lourd qu’une pierre.
   Dès que l’on eut levé les tables, la noble dame se retira, dolente et affligée, et elle gagna aussitôt la chapelle du château, où elle se jeta aux pieds de la statue de Notre Dame. Les larmes lui remontaient du cœur jusqu’aux yeux et coulaient sur ses joues, et elle se mit à prier d’une voix pitoyable.

Agenouillée, très humblement Lilie
Dit à la Vierge : « O, Très Sainte Marie,
Toi qu’annoncèrent jadis les prophéties,
Tu acceptas qu’en toi soit accomplie
La volonté de Dieu, qui fit la vie,
Le ciel, la terre, le soleil et la pluie :
De Dieu tu fus et la mère, et la fille !
Jésus naquit de toi, dans ta famille.
Fuyant Hérode, vous gagnâtes l’Egypte.
A ta demande, Il nous donna un signe
Et changea l’eau en vin, fruit de la vigne.
Et sous la Croix, tu te tins, droite et triste,
Lorsque ton Fils était à l’agonie.
A l’Assomption, Jésus, notre doux Sire
Te couronna pour tes vastes mérites.
Aussi vrai que je crois en tous ces dires,
O Sainte Vierge, je te prie et supplie
De m’obtenir pardon pour la folie
Que j’ai commise en appelant l’impie,
L’horrible diable que j’exècre et renie.
Fais que mon fils, par la grâce divine,
Soit délivré de sa nature maudite
Qui le pousse à tant de méfaits et crimes. »

En l’entendant dire cette prière,
Dame Marie, la noble et sainte Vierge
Prend en pitié sa cruelle détresse,
Et la statue lui dit, bougeant les lèvres :
-« Ne pleure plus ! Moi aussi, je suis mère,
Et j’ai pitié de tes larmes amères.
Je le sais bien, tes regrets sont sincères.
Mais sache-le, celui qui désespère
Et s’abandonne à des pensées funestes
Ne devrait pas douter de Notre Père.
Tu as causé le malheur qui t’oppresse
Par tes paroles et ton affreux blasphème,
Quand tu étais presque au bout de tes peines.
Il eut suffit d’attendre une semaine
Pour que mon Fils, touché de tes prières
Y accédât, mais tu connais le reste.
Et l’enfant qui de toi aurait dû naître
Aurait été la fierté de son père,
Doux et courtois, valeureux et honnête.
Mais tout cela pourrait bien encore être.
Bientôt Thierry aura un petit frère,
Cadeau de Dieu, en tout point son contraire.
Quant à l’aîné, sache qu’un jour peut-être,
Il se pourrait que la grâce l’éclaire :
C’est le Salut de chacun que Dieu souhaite ! »
De tout son cœur, la noble et sage reine
Rend donc grâce à  notre mère céleste.

   Réconfortée, la belle Lilie regagna sa chambre. Pour remercier Dieu et Notre Dame, elle ôta son riche manteau doublé d’hermine et le fit porter sans attendre sur l’autel de Saint-Zénon. Puis elle ordonna à son chambellan d’aller prendre cent marcs d’or et de joyaux dans ses coffres, et de les distribuer par les rues de la ville aux mendiants, au lépreux et aux pauvres moines. Mais le roi Théodore, lui, restait courroucé et triste après le coup que son fils avait porté à l’évêque. Il se demandait d’où lui venaient tant de violence et de méchanceté, et comment il faudrait s’y prendre pour l’éduquer comme il seyait à un fils de roi. Enfin il décida de demander l’avis du vieil Hautebranc, qu’il savait être le plus sage de ses chevaliers. Il l’appela auprès de lui et lui dit :
   -« Hautebranc, je vous demande de me conseiller comme un loyal féal doit le faire pour son roi légitime. Mon fils Thierry est si beau et si bien fait, si grand et si fort, que c’est un plaisir de le regarder : je crois qu’il n’y a pas plus bel enfant au monde. Mais c’est aussi le garçon le plus féroce, le plus dur et plus méchant qui soit, et rien ne peut l’empêcher de faire le mal en toutes occasions. Il hait tant les choses saintes et les serviteurs de Dieu qu’aujourd’hui, il est allé jusqu’à lever la main sur l’évêque, et il s’en ait fallu de bien peu qu’il ne le tue. Que dois-je faire de lui, pour qu’il s’améliore et s’amende ? Car s’il continue ainsi qu’il a commencé, je crains qu’il n’en vienne à commettre des crimes qui déshonoreront tout son lignage.
   -Beau doux sire, répondit Hautebranc, votre fils est très différent, par sa manière d’agir, de tous les princes de votre parentèle. J’ai cent ans bien comptés, et depuis tout ce temps, j’ai toujours servi votre famille. Je vous ai connus enfants, vous et vos frères, et votre père avant vous. Thierry ne ressemble à aucun de vous par le caractère, ni a aucun autre garçon que j’ai pu voir. En vérité, il faut que ce soit le diable que s’en mêle ! Mais ce qui a mal commencé peut continuer heureusement, et l’on a vu souvent les plus grands pécheurs se repentir, et devenir des gens de bien. Mais votre fils ne doit pas rester livré à lui-même. Si vous m’en croyez, il vous faut lui donner un maître, qui l’instruira sagement et lui enseignera toutes les manières nobles et courtoises que doit avoir un seigneur de haut parage.
   -Une fois de plus, vous parlez en homme plein de bon sens, convint le roi. Et qui, mieux que vous, pourrait être le maître de mon fils ? Vous êtes le plus sage des chevaliers, et le plus vaillant aussi : vous maniez les armes mieux qui quiconque. C’est pourquoi je veux que vous instruisiez Thierry. Vous lui apprendrez à aimer le bien et à haïr le mal. Vous lui enseignerez les manières aimables et courtoises, les échecs et les dames. Vous lui apprendrez à monter à cheval, à chasser à courre et au vol, à jouter et à manier l’épée et l’écu. Ainsi il saura tout ce qui convient à un jeune homme de bonne naissance. Je veux même faire plus, et prendre tous mes barons à témoin que je vous confie l’enfant comme à un père : qu’il vous obéisse en tout, et si Notre Seigneur devait me rappeler à lui, vous veilleriez sur lui et sur ma terre ! »
   Si le bon vassal fut heureux et fier de se voir confier le fils de son seigneur, il ne faut pas le demander ! De fait, la sagesse et la bravoure d’Hautebranc n’avaient d’égales que sa loyauté. Toute sa vie, il avait servi le lignage d’Amelot avec une fidélité parfaite, et par la suite, il se comporta toujours de même envers Thierry, c’est pourquoi son renom ne doit jamais s’éteindre. Il accepta donc avec joie de faire la volonté du roi, et Théodore fit mander à tous ses chevaliers les plus illustres de se réunir dans la grande salle de son château, pour qu’ils vissent de leurs yeux ce qu’il entendait faire.

Tous les barons s’assemblent dans le palais de marbre.
Le bon roi Théodore, sous le dais de la salle,
Sur un siège incrusté de rubis et topazes,
Fait venir Hautebranc, le vieux à blanche barbe
Et le jeune Thierry, son enfant en bas âge.
Alors il dit à tous les seigneurs et les dames :
« Je veux confier mon fils à Hautebranc, le sage,
Pour qu’il fasse de lui un prud’homme et un brave.
Tout ce que doit savoir un preux de haut lignage,
Il le lui apprendra : les échecs et la chasse,
Les manières courtoises, raffinées et aimables,
A monter à cheval et à manier les armes.
Et si jamais un jour, je tombe très malade,
Si Dieu m’envoie la mort et rappelle mon âme,
Je veux qu’Hautebranc veille sur mon riche héritage,
Qu’il protège mon fils et ma femme à ma place.
Vous tous ici présents en rendrez témoignage ! »
Dans la main du vieillard fidèle et honorable,
Le roi place donc celle de son enfant pendable,
Et Hautebranc reçoit, en signe de sa charge,
Son gant brodé d’orfroi et de soie orientale.

   C’est ainsi que le vieil Hautebranc devint le maître de Thierry. Dès lors, le prud’homme n’épargna pas sa peine pour instruire son jeune pupille en toutes choses, et pour le rendre meilleur, mais il y perdit ces efforts, car le cœur de l’enfant était tourné tout entier vers le mal, il était sourd aux recommandations aussi bien qu’aux remontrances et ni les punitions, ni même la baguette ne le corrigeaient : il ne faisait qu’en rire. Il continua donc à multiplier les mauvais coups et les brutalités, sans que le bon vassal ne pût rien faire pour l’en dissuader, ce qui le mettait au désespoir. A chaque nouveau méfait du prince, il s’arrachait la barbe par poignée et se lamentait :
-« Hélas, mon seigneur m’a confié son fils parce qu’il me tenait pour un homme de mérite et me jugeait capable de le faire croître en valeur et en vertu, mais il ne fait qu’empirer chaque jour, pour la confusion de son lignage et ma propre honte ! Il hait tant le bien et les belles actions que c’est à n’y rien comprendre : je crois que mille diables l’habitent ! »
   Toutefois, il advint à la cour un heureux événement qui fit oublier pour un temps les frasques de Thierry : grâce à Dieu et à la Sainte Vierge, la reine Lilie se trouva de nouveau enceinte, alors que nul ne l’espérait plus, et lorsque le terme fut arrivé, elle donna naissance à un beau garçon, aussi doux et rieur que son frère, au même âge, avait été déjà colérique et braillard. Sa mère voulut qu’il fût appelé Didier, ce qui signifie « Désiré », car elle savait que c’était là l’enfant qu’elle et son époux avaient si longtemps demandé à Notre Seigneur, et qui leur était enfin accordé. En grandissant, il ne cessa de manifester un caractère affectueux et plein de gentillesse, opposé en tous points à celui de son aîné, de sorte que chacun l’aimait.
   Thierry, quand à lui, devenait de plus en plus beau, grand et fort alors que les années passaient, mais il ne cessait d’empirer, et tout ce que Maître Hautebranc lui enseignait, il le tournait à mal. En fils de roi qu’il était, le jeune homme devait certes apprendre à manier les armes, pour devenir un jour un bon chevalier, et quant à cela, on n’aurait su dans toute la chrétienté, lui trouver de meilleur maître qu’Hautebranc, car celui-ci y était si habile que l’on disait partout qu’il n’avait pas d’égal. Il lui enseigna donc à manier à merveille l’épée, la lance et l’écu, à jouter adroitement, à brocher des éperons, à guider son cheval et à le faire volter comme il seyait à un noble baron. Mais écoutez ce qu’il en résulta !
Il nous faut dire ici que le vieil Hautebranc avait deux jeunes neveux, fils de sa sœur et de très noble lignage. Le plus jeune s’appelait Aupard et n’était encore qu’un enfançon, mais si beau et avenant que chacun disait qu’il deviendrait un jour un chevalier de rare mérite, et c’est ce qui advint en effet, mais hélas, sa vie fut par trop courte ! L’aîné avait pour nom Oulfard, et il avait le même âge que Thierry. C’était un jeune homme beau et fort, bien fait et bien découplé, et déjà vaillant, qui aspirait à s’illustrer par ses prouesses, mais il avait un grand défaut, c’est qu’il était de tempérament colérique, plein de démesure, et terrible quand la colère s’emparait de lui, si bien qu’il fut surnommé plus tard Oulfard l’Enragé. Lui aussi s’initiait au maniement des armes en même temps que le prince, si bien que Maître Hautebranc décida un jour de les faire jouter tous les deux ensemble pour les y entraîner. Ils prirent donc équipement et chevaux, et une provision de lances : comme on ne leur avait pas encore ceint l’épée ni donné d’armes comme à des chevaliers, ils revêtirent des chapeaux de fer et des haubergeons de fines mailles, et pendirent leurs épées non pas à leur ceinture, mais à l’arçon de leur selle, ce qui était alors la coutume pour les écuyers. Ils portaient leurs écus au cou par la guiche. C’est dans cet appareil qu’ils se rendirent sur le pré, devant les portes de Vérone. Là, le maître les mit en garde :
-« Je ne veux pas, dit-il, que vous joutiez en vous frappant avec les pointes des lances, car il pourrait bien se faire alors que l’un de vous soit blessé, ou les deux, et vous êtes encore des damoiseaux d’âge si tendre que je crains que vous ne sachiez pas l’endurer. C’est pourquoi je vous commande de retourner les lances, afin de frapper l’un et l’autre du bout de la hampe : ainsi vous ne sauriez recevoir de graves blessures. »
Les deux jouvenceaux s’éloignèrent l’un de l’autre et firent volter leur chevaux, puis s’apprêtèrent à jouter. Le prince Thierry, qui était aussi vigoureux qu’arrogant, se faisait fort de désarçonner son adversaire dès la première passe d’armes ! Ils piquèrent des deux, s’élancèrent l’un contre l’autre, lance sur feutre, et se heurtèrent mutuellement sur leurs écus, avec tant de violence que les hampes de frêne volèrent en éclats. Mais les jeunes gens étaient de fins cavaliers, robustes et ardents : aucun d’eux ne tomba de selle.
Thierry, très courroucé de n’avoir pu faire choir Oulfard, s’en alla reprendre une autre lance pour jouter derechef. Il revint face au neveu d’Hautebranc en fronçant les sourcils. Cette fois, songeait-il, il ne manquerait pas de lui faire vider les étriers. Tous deux brochèrent les destriers et allèrent se frapper l’un l’autre au grand galop, de toutes leurs forces, si bien qu’une nouvelle fois les lances se brisèrent en mille tronçons. Le choc avait été si rude que Oulfard fut plaqué en arrière contre la croupe de son cheval, mais il parvint à rester en selle malgré tout.
Thierry en conçut un terrible dépit. Ecoutez quelle félonie il imagina pour en tirer vengeance ! Les deux damoiseaux se saisirent chacun d’une nouvelle lance, pour une troisième joute, et dirigèrent leurs coursiers à vive allure à la rencontre l’un de l’autre. Mais le fils de Théodore avait en tête une affreuse trahison : d’un geste vif et adroit, il retourna sa lance, et frappa Oulfard, la pointe en avant. Il heurta l’écu sur la boucle, le fendit, et faussa les mailles du haubergeon, de sorte que le fer pénétra dans l’épaule du jeune homme, et y resta logée, tandis que la hampe se brisait. Mais Oulfard, le brave damoiseau, sut se contenir aussi bien que l’aurait fait un chevalier endurci dans les tournois et les guerres, et il ne tomba pas de sa monture.
-« Fils de putain ! cria-t-il, furieux. Est-ce ainsi que vous respectez l’accord que nous avions pris tous deux de ne frapper que de la hampe ? Je ne peux croire que vous soyez fils de roi, quand vous vous comportez si vilement ! Mais dusse-je rendre mon hommage à mon seigneur Théodore, et être banni et dépouillé de tout, je ne perdrai pas, pour tout l’or d’Arabie, l’occasion de vous rendre votre coup, tel que vous me l’avez donné. Je vais le faire sans plus attendre : gardez-vous de moi, car je vous défie ! »
La lance de Oulfard ne s’était pas rompue, cette fois. Il la retourna à son tour, et s’apprêtait à en frapper Thierry. Ce que voyant, le prince fut saisi par la rage et dégaina l’épée qui pendait à l’arçon de sa selle. Il en aurait volontiers fendu le crâne de son adversaire, mais Maître Hautebranc ne permit pas qu’ils en vinssent aux mains, et fit avancer son cheval entre eux.
-« Paix ! cria-t-il. Beau neveu, aussi laidement que Thierry ait agi envers vous, vous avez tort de vous emportez de la sorte, car il est le fils de notre légitime seigneur, à vous comme à moi, et les chevaliers de notre lignage ont toujours servi le sien. Qui lève la main contre son seigneur commet une trahison, et si vous deviez vous battre ici l’un contre l’autre, le déshonneur en retomberait sur vous, et chacun vous en blâmerait. Quand à vous, Thierry, vous devez savoir que vous avez commis un acte auquel aucun prud’homme n’aurait seulement osé songer. Nul ne devrait vous estimer après cela, et votre haut parage n’y fait rien, au contraire, car votre félonie est plus détestable encore chez un fils de roi qu’elle ne l’aurait été venant d’un vilain ! »
Entendant ces mots, Oulfard quitta le pré, le regard sombre, et si plein de rage qu’il en crut perdre la raison. Mais Thierry ne fit qu’en rire, et remit l’épée au fourreau. Le jouvenceau navré regagna le château, où la reine Lilie, qui s’entendait à guérir les blessures, le soigna de ses blanches mains, pour l’amour d’Hautebranc qu’elle estimait fort. Elle nettoya sa plaie, l’oignit d’un onguent de grande vertu, et la pansa d’une fine étoffe de soie : elle s’y appliqua si bien qu’il fut parfaitement guéri en moins d’un mois.  Par la suite, il n’y eut longtemps que haine et mauvais vouloir entre les deux jeunes gens, mais bien plus tard, ils se réconcilièrent, ainsi que le racontera l’histoire.
Maître Hautebranc  enseigna au prince l’art de la chasse, tel que le pratiquaient alors tous les jeunes gens de noble naissance. Il lui apprit à chasser à courre et au vol, à conduire et à exciter une meute, à commander au faucon et à l’épervier, à manier l’arc, l’épieux et le javelot, et Thierry s’y révéla aussi adroit qu’en tout ce qu’il entreprenait, car il était vraiment doué de tous les talents au degré le plus éminent. Mais hélas, il n’en sortit que le pire. Un beau jour de printemps, alors que reverdissaient arbres et landes, que les prés se couvraient de fleurs et que les oiseaux chantaient par les bois, le prince s’en alla chasser dans la forêt avec son maître et d’autres compagnons. Ils menaient devant eux une meute de bons lévriers, et ils ne tardèrent pas à lever un cerf. Tous s’élancèrent à sa poursuite, mais Thierry et Hautebranc, dont les chevaux étaient les meilleurs de la troupe, eurent tôt fait de distancer leur compagnie, et le vieux chevalier lui-même joua de malchance, car son coursier trébucha et le fit culbuter à terre, de sorte qu’il s’en fallut de peu que l’un ou l’autre ne se brisassent les os. Mais le prince n’en avait cure, et il continua de galoper sur les traces du cerf, sans y prêter attention.
   Enfin, il rejoignit son gibier dans une clairière, mais ce qu’il y vit lui déplut fort, car le cerf avait été rattrapé par une autre meute que la sienne, qui l’avait fait tomber à terre et abattu.
   -« Qu’est-ce que cela ? tempêta la prince. Voici qu’un autre s’avise de me frustrer de la proie que j’ai débusquée et si longuement poursuivie ? Certes, je ne laisserai pas faire cela ! »
   Il s’avança vers la meute qui avait tué le cerf et se mit à la frapper à grands coups d’épieu, de sorte qu’il mit à mort quatre chiens et que les autres s’enfuirent vers le sous-bois. Alors le jeune homme descendit de cheval, appela sa propre meute et se mit à lui donner la curée.
   Il était ainsi occupé lorsqu’un vieil homme monté sur un cheval de chasse pénétra dans la clairière. C’était un vavasseur qui avait sa demeure non loin de là et qui avait pour habitude de trouver sa subsistance en prenant du gibier dans la forêt. Lorsqu’il vit morts ses quatre bons braquets, et Thierry occupé à nourrir ses propres chiens, il crut devenir fou de colère et de chagrin. Il dirigea son cheval vers le prince et lui dit d’un ton courroucé :
   -« Vassal, vous avez commis une action par trop laide et basse en tuant ainsi mes braquets ! Il était déjà bien assez discourtois de votre part de vouloir chasser ma meute pour donner la curée à la vôtre, mais frapper ainsi des chiens de votre épieu est une chose si vile et ignoble  que l’on ne saurait croire après cela, que vous soyez de noble naissance ! Et pourtant je vous vois si beau et si bien fait que je croirais volontiers que vous êtes un fils de roi, mais il paraît bien à votre comportement que vous ne l’êtes pas, et que l’on a bien tort de juger les gens sur leur mine ! »
Entendant ce discours, Thierry fut saisi d’une telle rage qu’il empoigna son épieu, et en frappa le vavasseur, de sorte qu’il le lui passa en travers du corps, et le renversa à terre ainsi enferré. Et il s’apprêtait à lui couper la tête de son coutelas lorsque Maître Hautebranc parvint dans la clairière, juste à temps pour sauver le malheureux des mains de son maître. Il fit tailler un brancard à l’aide de jeunes arbres, et l’on y porta le vavasseur jusqu’à son manoir où il fut soigné au mieux, mais sa plaie était si grave qu’il lui fallut bien un an pour se remettre autant qu’il se pouvait, et qu’il ne fut plus jamais par la suite en aussi bonne santé qu’il ne l’avait été auparavant. Si le vieil Hautebranc fut contrarié par ce nouveau méfait, il ne faut pas le demander. Mais rien de ce qu’il put dire et faire n’eut le moindre effet pour corriger Thierry, et il ne fit qu’en rire.
    Le prud’homme apprit aussi à son élève à jouer aux échecs, au trictrac et aux dames, ainsi qu’il seyait à un jeune homme de noble naissance, et il y devint fort habile. Mais il en sortit un grand mal ! Un jour, à la Noël, le roi Théodore tint un cour splendide, comme il en était coutumier, et il y vint le comte Richard de Pavie, menant avec lui son fils Bertrand, un damoiseau fort avenant, bien fait et courtois, qui promettait de devenir un bon chevalier. Après le repas, comme les uns allaient jouter devant la ville tandis que les autres devisaient gaiement dans le palais, ou allaient se divertir dans le beau verger qui lui était attenant, Bertrand et Thierry prirent un échiquier et se mirent à jouer l’un contre l’autre dans la grande salle. Ils déplacèrent pions et cavaliers, dames et fous, tours et rois, jusqu’à ce qu’à la fin, Bertrand mît son adversaire échec et mat. Sa défaite courrouça le prince au delà de toute mesure :
   -« Culvert, s’écria-t-il, vous avez l’audace de vouloir m’humilier de la sorte, moi qui vous suis bien supérieur par la naissance et la valeur ? Même si vous étiez fils de roi, certes, je ne vous le pardonnerais jamais ! Mais recevez dès à présent le juste salaire de votre outrecuidance. »
   Thierry souleva à deux mains l’échiquier, qui était d’or et d’ivoire, le brandit, et l’abattit sur la tête de Bertrand avec tant de force qu’il lui brisa le crâne et que sa cervelle se répandit, si bien qu’il tomba mort au pied de son fauteuil. Lorsque le comte Richard vit cela, vous pouvez bien croire qu’il en ressentit douleur et rage ! Il mit la main à l’épée, et si les barons ne l’avaient pas retenu, il se serait jeté sans attendre sur le meurtrier de son fils pour l’occire à son tour. Mais on ne le lui permit pas, et il quitta la cour furieux, avec tous les gens de sa maison et les barons de sa parentèle, en emmenant le corps du damoiseau pour l’ensevelir dans sa bonne ville de Pavie, et dés
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« Répondre #1 le: 22Mai, 2010, 00:40:01 »

C'est une ré-écriture ou une traduction ?
Journalisée

secrétaire général de Gothlied une tragédie épique de chevaliers germaniques.

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Glorfindel
Invité
« Répondre #2 le: 22Mai, 2010, 20:47:21 »

C'est une réécriture, pas une traduction, même si je m'efforce de rester proche du style et du ton des épopées médiévales, et d'être fidèle aux données de la légende, tout en me réservant la liberté de remplir les blancs, de broder à plaisir, et de faire ce que Chrétien de Troyes appellait la conjointure de la matière et du sens. Par exemple, j'ai repris assez fidèlement le partage des terres d'Amelot, et les conflits qui en découlent sont le coeur du cycle de Dietrich. Par contre, j'ai développé l'ambassade de Théodore pour épouser Lilie à partir de presque rien, en m'inspirant d'autres sources non liées à Dietrich, comme L'Histoire des Lombards de Paul Diacre. Quand à la nature diabolique de Dietrich, elle est évoquée dans le cycle, mais seulement de manière vague et allusive : il crache du feu, et on le dit fils du diable, mais pourquoi, comment ? Je me suis permis de répondre à ces questions, en m'inspirant d'autres occurences médiévales du motif du fils du diable, comme le roman de Robert le Diable, le légendaire duc de Normandie, ou encore le lai anglais de Sir Gowther.

Bref, innovation dans la tradition, tel est mon crédo, et je crois que ça correspond bien à ce qu'est la création littéraire cyclique au moyen âge.


Je m'aperçois que le forum a coupé mon texte. Voici la suite:

et dés lors il n’y eut plus jamais d’affection entre lui et le lignage de Théodore. Quand à Thierry, il fut certes dûment tancé et châtié, mais il ne fit qu’en rire et cela ne l’amenda en rien, comme la suite de cette histoire va le montrer.
   A quoi bon allonger mon récit ? Si je devais rapporter tous les méfaits que Thierry commit pendant ses enfances, alors qu’il appartenait tout entier au diable et que Dieu n’avait en lui aucune part, je pourrais bien y passer jusqu’à la Saint-Pantaléon ! Mais ce qu’il y avait de pire était sa manière de se comporter envers les gens de religion, qu’ils fussent moines, nonnes ou prêtres. Dès qu’il en rencontrait un, rien ne pouvait le retenir de se jeter sur lui, de lui arracher le nez de ses dents ou de lui asséner une grêle de coup, si bien qu’il lui rompait les membres, l’estropiait ou le mutilait, et passait souvent bien près de le tuer. Il en fit d’ailleurs périr plus d’un, et certes, il aurait mis à mort tous les ecclésiastiques qui croisaient son chemin, si Hautebranc ne l’en avait pas empêché en les arrachant de ses mains de vive force. Il haïssait de toute son âme le bien et les serviteurs de Notre Seigneur, et ne pouvait passer sous les vitraux d’une église sans les briser entièrement.
   Lorsque le prince eut seize ans, le roi Théodore s’en vint trouver Maître Hautebranc et le prit à part pour lui parler dans une de ses chambres.
   -« Hélas, dit-il au bon vassal, je vois bien que vos efforts pour rendre mon fils meilleur n’ont servi à rien. Il ne fait qu’empirer de jour en jour, de sorte que mes gens se plaignent sans cesse à moi de sa conduite, et que plus aucun chapelain, moine ou prêtre n’ose entrer dans ma demeure, de crainte d’être mis au martyr des mains de Thierry. En vérité, c’est un grand sujet d’étonnement de voir que l’aîné de mes enfants est aussi cruel et félon que son jeune frère est bon et courtois ! Je ne sais plus que faire à ce sujet, car rien n’a su l’amender jusqu’ici, et je ne vois pas ce qui pourrait y parvenir. Mais j’ai grand-peur que Dieu ne se mette en courroux contre moi si je ne mets pas un terme à ces forfaits, et je sens mon cœur près de se briser de chagrin. Je vous demande conseil comme au plus sage prud’homme de ma maison. Comment porter remède à ces malheurs ? »
   Le vieil Hautebranc resta un moment pensif et silencieux, puis il dit :
   -« Sire, votre fils aîné s’est montré dans ses enfances aussi mauvais que l’on peut l’être, au point que l’on n’a jamais ouï parler d’un damoiseau plus dur et méchant. Mais il n’est encore qu’écuyer, et l’on a souvent vu de mauvais écuyers, vils et débauchés en leur prime jeunesse, devenir de bons chevaliers, pleins de valeur et de mérite. Thierry est maintenant en âge d’être adoubé : faîtes-le donc chevalier, et il pourrait bien croître en vertu et en prouesse, comme d’autres avant lui. Il sera si fier de recevoir l’ordre de chevalerie qu’il voudra s’en montrer digne, à ce que je pense ! »
   Le roi accueillit ce conseil avec joie, et résolut d’adouber son fils à la Pentecôte, en grande pompe, avec soixante nobles écuyers du même âge auxquels il offrirait robes, armes et chevaux. Il entreprit d’envoyer des messagers à tous ses vassaux pour les convier à la fête, afin d’honorer le prince encore davantage. Maître Hautebranc, quant à lui, alla trouver son élève pour lui annoncer ce qui avait été décidé. Il le trouva à une fenêtre du château , occupé à jeter de lourdes pièces d’échec, d’or et d’ivoire, sur les bourgeois qui passaient en dessous des murs : il en avait blessé plus d’un de la sorte.
   -« Vraiment, seigneur, s’exclama le vieillard, je vous prends encore à vous conduire d’ignoble façon pour un fils de roi ! Ne serez-vous jamais las de faire le mal ? A continuer ainsi, vous vous ferez haïr de toutes gens, et de Dieu aussi, ce qui est pire : chacun vous fera la guerre en ce monde et vous vous damnerez à la fin, j’en ai peur ! »
   Mais Thierry ne fit que rire de ses reproches, et lui répondit d’un ton moqueur :
   -« Mais je n’ai pas peur, moi, Maître Hautebranc, car je ne crains ni Dieu ni diable ! Mais ce n’est pas pour me sermonner, je pense, que vous êtes venu me chercher ? Dîtes-moi donc sans attendre ce que vous me voulez !
   -Seigneur, vous êtes venu à l’âge où il convient qu’un prince de haut parage soit fait chevalier et reçoive ses armes. Aussi votre père a-t-il décidé, sur mon conseil, de vous adouber à la Pentecôte avec le plus grand faste. C’est pourquoi il faut que vous songiez à vous en rendre digne, et à montrer désormais largesse et courtoisie, prouesse et loyauté, sagesse et magnanimité, car l’ordre de chevalerie est si noble et si haut qu’on ne saurait le mériter sans montrer en toutes choses les qualités les plus éminentes du corps et du cœur. Il se déshonore sans remède, le chevalier qui se montre couard, félon, discourtois, cruel et avare : il aurait mieux valu pour lui n’avoir jamais être adoubé, car il s’attire à bon droit le blâme des hommes de bien en cette vie, et en l’autre perd toute la joie du Paradis ! »
   Le prince ne cacha pas sa joie en entendant cela, car il avait grande envie de devenir chevalier. C’était Nature qui l’y poussait en raison de la noblesse de son lignage, en dépit du fait qu’il appartînt alors au diable : il n’en était pas moins fils de roi ! Aussi fit-il bon visage au vieil Hautebranc, et lui dit-il en souriant :
   -« Maître, je suis fort aise de ce que vous m’annoncez, car en vérité il y a longtemps que j’aspire à recevoir l’ordre de chevalerie. Conseillez-moi, Maître Hautebranc, et enseignez-moi comment je dois me conduire pour ne pas attirer le déshonneur sur moi ! A compter de ce jour, j’essaierai de m’amender et d’acquérir les vertus que doit posséder un bon chevalier. »
   Si Hautebranc fut heureux d’entendre cela, il est inutile de le demander ! Il se mit à instruire son élève des devoirs du chevalier, avec des mots pleins de sagesse :
   -« Tout d’abord, seigneur, un chevalier doit être plein de courtoisie, et protéger et servir en toutes occasions dames et pucelles. Il doit les conseiller et leur venir en aide, s’il en trouve qui soient dans le besoin, et ne pas ménager ses efforts pour elles. S’il rencontre quelque félon qui veuille causer du tort à une femme ou lui faire violence, il doit la défendre de toutes ses forces, avec hardiesse et vaillance. Jamais un chevalier ne doit maltraiter une femme, et malheur à celui qui voudrait prendre une demoiselle par force : il vaudrait mieux qu’il ne soit jamais né, car il couvre de honte tout l’ordre de chevalerie !
   De plus, il faut au chevalier se comporter avec prouesse et bravoure, toujours et en tous lieux. Il doit avoir le cœur d’un lion, ne  jamais s’abandonner à la couardise dans le combat, et se battre en ignorant la peur, que ce soit en champ clos, en bataille ou en tournoi. Il lui faut être loyal et honorable, fidèle à son seigneur, et se bien garder de commettre une vilenie lors d’un affrontement. Mais surtout, il doit se souvenir d’être toujours plein de pitié et de clémence, et lorsqu’un adversaire lui demande merci, il doit l’épargner et faire montre de générosité. Maudit soit le chevalier qui refuse sa merci à qui la lui demande !
   Enfin, le chevalier doit aimer Dieu, l’honorer et le servir de tout son pouvoir, et garantir de toute offense ceux qui font ici-bas sa volonté. Il faut savoir que l’ordre de chevalerie fut instauré à l’origine pour protéger la Sainte Eglise, car elle ne doit pas se défendre par les armes, et c’est pourquoi les prêtres, les moines et tous les clercs qui se sont voués au service de Notre Seigneur ne peuvent que tendre la joue gauche lorsqu’on les frappe sur la joue droite. Il revient donc au chevalier d’empêcher qu’on ne leur fasse du mal, et de combattre leurs ennemis à leur place, sans jamais faillir. Jamais un chevalier ne doit lever l’épée sur un homme d’église : que Dieu le foudroie sur place, celui qui commettrait un si noir péché ! »
   Thierry écouta ces recommandations avec grande attention et remercia Maître Hautebranc. Dès lors, il se conduisit avec plus de douceur et de sagesse, et il sembla pendant un temps qu’il se fût amendé quelque peu, ce dont son maître et ses parents se réjouirent. Mais il est un de ses travers dont il ne put se défaire : dès qu’il voyait un prêtre ou un religieux, il ne pouvait s’empêcher de se précipiter sur lui pour le mettre au martyr, tant le mal était enraciné dans son cœur. Mais le roi Théodore ne changea pas ses projets pour autant, et il avait bon espoir que son fils cesserait de se conduire de la sorte après avoir été fait chevalier.
   C’est ainsi qu’à la veille de la Pentecôte, le souverain tint une cour plus splendide encore qu’à l’accoutumée, et ce n’était pas peu dire. Il fallait voir tous les seigneurs et les dames vêtus de paile et de samit, les manteaux bordés de vair et de petit-gris, et les précieuses étoffes de soie qui jonchaient le sol de la grand-salle ! Il fallait entendre les jongleurs, qui jouaient de la harpe et de la vielle, en chantant d’Alexandre et de Saint Martin ! Et que de vin et de clairet, que de paons et de cygnes poivrés, que de cerfs rôtis, de venaisons, de lamproies et de saumons servis sur des tailloirs d’argent ! Que de riches présents le roi distribua-t-il de sa main : il donna or, argent et vêtements de prix, aux puissants barons comme aux chevaliers sans fortune, aux prisonniers devant payer rançon comme aux pèlerins, aux jongleurs comme aux mendiants. Chacun eut lieu de se féliciter de sa largesse !
   Lorsque l’on eut ôté les tables, Théodore fit préparer des cuves, une pour chacun des jeunes gens qui devaient recevoir leurs armes le lendemain : il y en avait soixante, en plus de Thierry, et tous étaient de haute naissance. Parmi eux se trouvait Oulfard, le vaillant écuyer, le neveu d’Hautebranc. Comme le voulait la coutume, ils allèrent se baigner, après quoi ils furent revêtus de riches vêtements. Aucun damoiseau n’avait eu à apporter lui-même robe ou bliaut, braies ou ceinture à cette occasion : le roi fit cadeau à tous d’habits plus splendides que je ne saurais dire. Lorsqu’ils revinrent dans la salle, chacun les regarda avec admiration, tant ils avaient superbe allure, mais le prince Thierry l’emportait sur eux tous, comme le soleil surpasse en éclat les étoiles. C’était en effet le plus beau d’entre eux, le mieux fait et le mieux bâti, c’est pourquoi il est bien juste que je me mette en peine de vous en faire le portrait :

Thierry était le plus bel homme
Depuis l’Ecosse jusqu’à Rome.
Sa chevelure bouclée et blonde
N’avait pas sa pareille au monde.
Il avait les yeux plus brillants
Que ceux d’un faucon, et perçants.
Son nez, je dois le dire, était
Sans nul défaut, droit et parfait.
Son visage fait à merveille
Mêlait une teinte vermeille
A la blancheur des fleurs de lis.
Ses dents, quand il jetait un ris,
Paraissaient faites d’argent clair.
Et que dirais-je de sa chair,
De son corps et de sa tournure ?
Il avait bien fière stature,
Mesurant douze pieds, pas moins,
A ce qu’en dirent les témoins.
Des hommes si forts et membrus,
On n’en trouvera jamais plus !
Il avait certes belle mine,
Dans son manteau fourré d’hermine
Et son bliaut orné d’orfroi :
Il paraissait bien fils de roi.
Il y eut maintes demoiselles,
Des plus nobles et des plus belles,
Pour lui jeter de doux regards.
Hélas, soixante léopards
Auraient eu moins de félonie,
De cruauté, de perfidie !
Quel malheur que tant de beauté
Fût celle d’un diable fieffé !

   Ensuite, on conduisit en grand cortège les écuyers à l’église Saint-Zénon, où ils devaient passer la nuit à veiller, à la lumière de mille cierges. Le noble Oulfard pria de toute son âme, pour que le bon chevalier Jésus-Christ lui accordât valeur, prouesse et vertu, mais Thierry ne fit rien de tel.
   -« Il ferait beau voir, railla-t-il, que je passe de la sorte la nuit en patenôtres ! »
Aussi s’assit-il contre une colonne, et dormit-il à poings fermés, jusqu’au lever du jour. Les jeunes gens retournèrent alors chacun à son logis, pour prendre quelque repos avant la grand-messe, car la nuit avait été longue : seul Thierry était frais et dispos.
Puis ils allèrent à la grand-messe avec toute la cour, en grand arroi. On avait paré les façades des maisons de précieuses étoffes de couleur. Le roi Théodore et la reine Lilie, au devant de la troupe, chevauchaient de blancs palefrois. Ils étaient somptueusement vêtus de paile d’outre-mer, et portaient leurs couronnes au chef, ainsi qu’ils avaient coutume de le faire à Pâques, à l’Ascension, à la Pentecôte, à la Toussaint et à Noël, car ces cinq fêtes doivent à bon droit être célébrées avec la plus haute solennité. La messe fut chantée par l’évêque de Vérone : jamais on n’en ouït plus belle. Le roi déposa sur l’autel un riche manteau de brocart brodé d’orfrois, et la reine fit présent d’un ciboire d’or orné de gemmes. On peut encore aujourd’hui voir ce ciboire dans le trésor de Saint-Zénon de Vérone. Beaucoup d’autres seigneurs firent aussi de précieuses offrandes, et les parents des damoiseaux qui devaient être fait chevaliers s’illustrèrent pour les plus grandes largesses. Tous les seigneurs et les dames prièrent pour que les écuyers fissent honneur à l’ordre de chevalerie. Le mauvais prince, lui, riait sous cape, mais ce matin-là il s’abstint de faire de ses frasques habituelles, car il tenait trop à recevoir ses armes pour tout compromettre en gâchant la fête. Lorsque la messe eut été dite, les barons s’en retournèrent au château de Vérone pour  l’adoubement des jeunes gens, qui eut lieu comme suit :

Face au palais, au pied de l’escalier,
On met en place entre deux oliviers
Un riche drap, brodé d’or et rayé.
Thierry y vient, le mauvais écuyer,
Pour revêtir ses armes de guerrier.
On lui enfile les chausses à ses pieds,
Puis le roi met à ses talons princiers
Des éperons gemmés et travaillés.
Un bon haubert forgé à Montpellier
Lui est vêtu, et un baron altier
Laçe le heaume : Dam Thierry en est lié !
Le roi lui ceint un riche baudrier
A son flanc gauche, et un bon branc d’acier.
Alors il frappe la nuque du guerrier
Et dit : « Que Dieu vous fasse chevalier
Si excellent qu’estimé en soyez,
Et qu’il vous garde toujours son amitié ! »
On lui amène alors un destrier
Où il bondit sans l’aide d’étriers.
Au cou, il prend un écu de quartiers,
Puis une lance, au gonfanon lié.
Il le dénoue, pour le faire ondoyer.
Chacun de dire : « Quel chevalier ! Voyez
Comme il a fière allure ! »

Le prince monte un destrier de prix,
Et prend au cou l’écu couvert de cuir.
Alors on donne une lance à Thierry
Et il dénoue le penon de Paris.
Il est superbe. Le voyant, chacun dit :
« Quel chevalier ! Nul de plus beau n’en vit ! »
Dam Théodore fait alors revêtir
De riches armes tous ceux qui sont ici
A cette fin, dans leurs précieux habits.
Ayant fini, il s’adresse à son fils :
« Thierry, voyez tous ces jeunes gens-ci.
Pour votre honneur, je souhaite qu’aujourd’hui,
Ils prêtent tous serment de vous servir.
Je vous les donne pour vassaux et amis. »
Thierry répond : « Beau sire, grand merci ! »
Puis Oulfard jure, et chacun après lui,
Qu’ils le serviront bien.

Les chevaliers, l’un après l’autre, prêtent
Foi et hommage au preux, d’un cœur sincère.
Puis Théodore fait dresser la quintaine,
Car il veut que son enfant s’y essaye.
Il va lui dire : « Beau fils, mets-toi en peine
D’aller porter un coup à la quintaine.
On verra bien ce que tu pourras faire. »
Thierry répond : « Très volontiers, mon père ! »
Il éperonne son coursier de lorraine
Et de la lance au gonfalon de paile,
S’en va férir avec force à adresse
A la quintaine, la renversant à terre.
Voyant cela, chacun s’en émerveille,
Et dit : « Voilà force peu ordinaire !
Il est bien fils de roi ! »

   Tous les chevaliers nouveaux qui venaient d’être adoubés brûlaient d’envie de s’affronter à la joute et de faire montre de leur prouesse, et bon nombre d’autres jeunes gens n’en étaient pas moins désireux. Aussi se rendirent-ils sur le pré, devant la bonne cité de Vérone, animés d’une noble exaltation. Ils avaient décidé de disputer un tournoi, et convenu entre eux de se répartir en deux camp. Ceux du dedans seraient conduits par le prince Thierry : à son parti se rallieraient les chevaliers de la maison de son père, et ceux des alentours. Ceux du dehors seraient dirigés par un très noble jeune homme, qui avait reçu ses armes le jour même : Fouquenant, le fils du duc de Ravenne. A ses côtés devaient combattre les chevaliers qui tenaient leurs terres de son père, ainsi que leur parentèle. Ils se disposèrent de part et d’autre du champ. Dieu ! Que de riches bannières ! Que d’armes reluisant sous le soleil, que de gemmes étincelant de mille feux sur les heaumes ! On sonna alors des clairons, et les deux troupes chevauchèrent hardiment à la rencontre l’une de l’autre.
   Thierry brocha son destrier de ses éperons et se porta au devant de ceux du dehors. Il se mit à combattre avec une terrible ardeur : tous les chevaliers qu’il rencontrait, il les jetait à bas de leur monture d’un coup de lance. Aucun ne pouvait lui résister, tant il était démesurément fort et vigoureux. Mais croyez-vous qu’il se souciât de prendre des chevaux ou de faire des prisonniers ? Certes non : il n’aspirait qu’à verser le plus de sang qu’il pourrait ! Comme s’il s’était agi d’une guerre, il se penchait au-dessus des chevaliers qu’il avait vaincu pour les décapiter, leur enfonçait son épée dans le corps, ou encore faisait passer son coursier sur eux, de sorte qu’il leur brisait tous les os. Je puis bien vous dire que ceux qui avaient eu affaire à lui n’avait plus besoin de médecin ! Il fit de la sorte un si affreux carnage que nul n’osait plus l’attendre pour le combattre, mais au contraire, tous ses adversaires se dérobaient devant lui et fuyaient, car ils voyaient bien que quiconque acceptait de jouter contre lui ne pouvait échapper à la mort. Théodore et ses barons, qui assistaient au tournoi depuis les murs de la cité, étaient fort affligés de voir ainsi mettre à mal la fine fleur des chevaliers du pays, les fils des plus nobles familles. Le vieil Hautebranc dit alors :
   -« Sire, voilà qui n’a que trop duré ! Autorisez-moi, s’il vous plaît, à aller mettre un terme au behourd, et à séparer les deux partis. »
   Le roi en fut d’accord, et Hautebranc, en toute hâte, alla enfourcher un destrier et se rendit sur le pré, brandissant un rameau d’olivier, pour séparer les combattant. Tous rompirent alors la mêlée, sauf Thierry, qui était assoiffé de sang et voulait poursuivre les tueries auxquelles il se livrait. Voyant qu’il faisait mine de vouloir continuer le combat, son maître le rejoignit et lui saisit le bras, en lui disant :
   « Cessez cela, beau sire, car vous en avez déjà bien trop fait ! Craignez que Dieu ne vous haïsse si vous en faîtes davantage ! »
   Ce ne fut qu’à ce moment-là que Thierry consentit à laisser les hostilités, et les chevaliers allèrent se désarmer. Mais nombre de jeunes gens appartenant aux meilleurs lignages avaient trouvé la mort, et plus personne n’avait le cœur à la fête. Les barons se séparèrent tristement, et c’est ainsi qu’une journée qui avait débuté dans l’allégresse s’acheva dans le deuil.
   Peu de jours après ces évènements, Thierry eut envie d’aller chevaucher par les bois en quête d’aventures, comme le faisaient en ce temps-là les chevaliers qui aspiraient à conquérir honneur et renommée par leur prouesse. Il fit donc seller son cheval, revêtit ses armes et, la lance à la main, quitta le château de Vérone à l’heure de tierce, et prit un chemin de terre qui conduisait dans les forêts lombardes. Sa mère, la reine Lilie, qui se tenait à sa fenêtre, le vit s’éloigner et en conçut une grande inquiétude. Elle s’en ouvrit au vieil Hautebranc, qui se trouvait auprès d’elle dans la salle haute du palais, et jouait au tric-trac avec un chevalier de la maison du roi :
   -« Maître Hautebranc, lui dit-elle, je vois mon fils quitter Vérone seul, tout armé, et partir en direction des bois. J’ai grand peur qu’il en sorte quelque mal, et que Thierry commette un méfait que nous aurions lieu de regretter amèrement. »
   Le prud’homme se leva aussitôt de son fauteuil et s’efforça de la rassurer de la sorte :
   -« Douce dame, si Dieu veut, il ne sortira de cela aucun mal. Thierry est bien en âge d’aller quérir par les bois les merveilles et les aventures, ainsi qu’il sied aux chevaliers nouveaux, s’ils veulent que chacun les estime et les tienne pour des preux. Pourtant, je sais que nous avons des raisons de tout craindre de son caractère félon et sans mesure, c’est pourquoi je veux sans attendre m’armer et partir à sa suite, de façon à pouvoir veiller sur mon jeune seigneur. »
   Et ce qu’il dit, il le fit en effet sans attendre, se hâtant de quitter la ville par le chemin qu’avait emprunté son élève. Mais c’est ici que nous le laissons, pour retourner à Thierry.
   Le prince de Vérone chevaucha par les champs jusqu’à l’orée de la forêt, où il pénétra. C’était le temps où reverdissaient les bois et les prés, où les arbres se couvraient des fleurs et de  feuilles nouvelles, et les oiseaux chantaient dans la ramée. En les écoutant pépier, Thierry s’enfonçait de plus en plus profondément dans la forêt, jusqu’à ce qu’il parvint à une rivière. Il la franchit à gué, et à l’heure de midi, il parvint à une prairie où il découvrit un spectacle enchanteur :

Auprès d’une claire fontaine
Se dressait, digne d’une reine,
Une tente riche et brodée
Dont la soie était décorée
De bêtes, de poissons, d’oiseaux,
Et d’orfrois très précieux et beaux.
Et que vous en dirais-je encor ?
Sur son pommeau, un aigle d’or
Resplendissait de mille feux.
Thierry n’en croyait pas ses yeux !
Il descendit de sa monture,
La laissant paître la verdure,
Posa son écu et sa lance
Contre le tronc d’un pin, je pense,
Et alla entrer dans la tente
Au sol jonché d’herbe odorante.
Le chevalier y découvrit,
Tout couvert de brocard, un lit,
Où dormait une demoiselle
Noblement vêtue, et fort belle.

   Le prince était d’un tempérament ardent et porté à la luxure. Il ne tarda pas à s’enflammer de désir pour la jeune fille si ravissante, et il se saisit d’elle sans attendre. Elle se réveilla alors en le sentant au-dessus de lui et se mit à pousser les hauts cris, l’implorant de ne pas la déshonorer, et suppliant Sainte Marie de lui venir en aide. Mais le chevalier au cœur félon ne se laissa pas attendrir, et nul ne vint à son aide, car elle n’était venue au bois qu’avec son père, un noble châtelain, ses frères et deux meschines de sa compagnie, pour s’ébattre et se divertir. Or son père et ses frères étaient allés chasser, et se trouvaient si loin qu’ils n’entendirent pas ses cris. Quant à ses suivantes, elles avaient quitté leur maîtresse pendant son sommeil pour aller cueillir des fleurs et en tresser des couronnes dans la prairie, et entendant les supplications de la malheureuse, elles prirent peur et n’osèrent lui venir en aide. Thierry put donc en user avec elle comme il l’entendait. En dépit de sa résistance, il la maintint couchée sous lui et en fit ses volontés.
   Ayant pris d’elle tout son plaisir, il se releva, rajusta sa mise et s’apprêta à partir. Comme il sortait de la tente, la demoiselle en larmes lui lança :
   -« Mauvais chevalier failli, vous avez trop laidement méfait envers moi, j’en serai à jamais honnie ! Mais sachez que vous n’en serez pas quitte si aisément, car je suis d’un puissant lignage. J’ai un père de haut parage qui s’entend bien à porter les armes, et deux frères qui sont des chevaliers preux et courtois. Sachez bien que lorsqu’ils apprendront ce que vous m’avez fait, ils n’auront ni trêve ni repos avant d’en tirer vengeance ! »
   Mais Thierry ne fit que se rire de ses paroles. Il alla reprendre son écu et sa lance, remonta à cheval, et repartit à travers la prairie, jusqu’à un breuil où il s’enfonça. C’est ici que nous le quittons pour revenir à Maître Hautebranc, qui venait à la suite de son élève. Le vieillard, en cheminant sur la voie qu’avait emprunté le prince, parvint jusqu’à la rivière, qu’il traversa à gué lui aussi. Il ne tarda pas à découvrir à son tour la belle tente, avec ses pans de soie d’un travail exquis, et l’aigle d’or flamboyant sous le soleil. Il décida de s’y arrêter, se disant que peut-être, il y obtiendrait quelques nouvelles du fils de son seigneur. Il mit donc bien à terre, déposa lance et écu contre le pin, et entra dans le précieux abri. Il y trouva la demoiselle assise sur son lit, qui pleurait et se lamentait, en proie à la plus vive affliction. Deux jeunes filles se tenaient auprès d’elle et s’efforçaient de la consoler, mais elles n’y parvenaient pas. Le vieil Hautebranc était un homme bon et courtois, et devant ce spectacle, il ressentit une grande pitié. Il s’adressa à la malheureuse avec beaucoup de douceur :
   -« Pucelle, dit-il, que Dieu vous sauve ! Puis-je connaître le motif de vos larmes ? Car s’il est tel que la prouesse d’un chevalier puisse y porter remède, je vous promets de ne pas ménager mes peines pour y parvenir, s’il vous plaît de me le faire savoir.
   -Il n’est pas de remède à mon chagrin, dit la demoiselle, car on m’a prit ce qui, une fois perdu, ne peut-être retrouvé : pucelle, je ne le suis plus ! Ma virginité, c’est un mauvais chevalier félon qui l’emporte, car il m’a prise de force. Mon père et mes deux frères sont revenus ensuite, et lorsqu’ils ont su ce qu’il en était, ils sont partis à ses trousses, n’emmenant avec eux qu’un écuyer, en jurant de mourir plutôt que de ne pas en tirer vengeance.
   -Ah, demoiselle, demoiselle, dit Hautebranc au comble de l’angoisse, dîtes-moi à quoi ressemblait ce chevalier sans pitié qui vous a traité si mal.
   -En vérité, c’était le chevalier le plus grand et le mieux bâti que j’ai jamais vu, et il était si beau et si bien fait que je ne crois pas qu’il ait son égal. C’est une étrange merveille qu’un homme puisse unir tant de beauté à tant de félonie ! »
   Les larmes montèrent alors du cœur jusqu’aux yeux d’Hautebranc, car il avait bien compris que la demoiselle venait de lui décrire Thierry.
   -« Hélas, s’écria-t-il, je vois bien qu’il ne fera jamais que le mal, tant qu’il vivra ! Il a fait bien peu de cas de l’enseignement que je lui ai prodigué, avant son adoubement. Adieu, demoiselle, adieu, je dois vous quitter là et partir à sa suite, car j’ai grand-peur qu’un autre malheur ne sorte de tout cela ! »
   Il se fit indiquer la direction qu’avait pris le prince, saisit sa lance, pendit son écu à son cou, se remit en selle, et s’élança sur les traces de son élève en brochant des éperons, dans sa hâte de le rejoindre. Mais laissons-le là pour un temps, et revenons à Thierry, si vous le voulez bien. Le chevalier félon, ayant traversé un breuil, était arrivé dans une vaste lande, où poussaient les genets en fleur. C’est alors qu’à l’heure de none, il entendit galoper derrière lui. Se retournant, il vit venir trois chevaliers revêtus de toutes leurs armes, suivis d’un écuyer monté sur un roussin. Celui qui chevauchait en tête lui cria :
   -« Attendez, fils de putain, n’allez pas plus avant car je vous défie ! Vous avez déshonoré ma sœur, et pour cela il faudra que vous me laissiez votre tête ! Ne cherchez pas à fuir, car je vous frapperais dans le dos, pour votre plus grande honte !
   -Vassal, répliqua Thierry avec courroux, je me charge de vous faire regretter votre jactance ! »
   Ils galopèrent l’un contre l’autre et se heurtèrent de leurs lances, si bien qu’elles volèrent en éclat, mais aucun d’eux ne tomba à terre. Le fils du châtelain était fort et vaillant, vif et bien découplé. Il tira son épée, assaillit le prince avec ardeur, et Thierry le reçut comme il savait le faire. Ils fendirent leurs écus de larges entailles, démaillèrent leurs hauberts et firent voler à terre les gemmes qui ornaient leurs heaumes. Le frère de la demoiselle se battait bien, mais le prince était si fort et si bon chevalier que nul ne pouvait lui résister : en peu de temps, il eut percé son adversaire de trois blessures horribles, de sorte que le malheureux, voyant couler son sang et ses entrailles, à bout de force et incapable de se défendre davantage, demanda merci. Mais Thierry éclata de rire :
   -« Après les paroles offensantes dont vous m’avez accablé, croyez-vous donc que je vais épargner votre vie ? En vérité, n’y comptez pas, je m’en vais vous donner ce que vous méritez ! »
   Il lui porta alors un coup terrible sur le heaume, si bien qui lui fendit le crâne jusqu’aux dents. Le père et le frère du jeune homme, voyant cela, poussèrent des cris d’horreurs. Le second fils du châtelain s’écria :
   -« Chevalier du diable, voilà qui passe toute mesure ! Malheur à moi, si je ne venge pas sur le champs mon frère que vous avez mis à mort si cruellement ! »
   Il brocha son destrier et alla frapper le prince de sa lance, sur la boucle de l’écu, qu’il perça, mais les diables protégèrent Thierry, la pointe fut arrêtée par les mailles du haubert, et la hampe se brisa. Le vaillant jeune homme mit alors la main à l’épée, et attaqua le félon. Si le combat précédent avait été formidable, que dire de celui-là ? Ils mirent leurs écus en pièces, firent voler tant de mailles de leurs hauberts qu’ils ne leur valaient pas plus que des pommes pourries, et frappèrent les heaumes avec tant de force qu’il en jaillit des étincelles ! Mais qui aurait pu tenir contre Thierry ? Son adversaire finit par s’épuiser, son sang s’écoulant par sept plaies affreuses, et le prince le jeta à bas de son cheval. Il mit ensuite pied à terre et arracha le heaume du malheureux, qui avait perdu connaissance. Comprenant qu’il allait le tuer, le châtelain implora :
   -« Seigneur chevalier, pitié pour mon fils ! Vous commettriez une action trop infâme en lui ravissant la vie de la sorte ! »
   Mais Thierry n’en eut cure et abaissa la ventaille du chevalier, ce qui eut pour effet de le faire revenir à lui. Se voyant tête nue, il eut grand peur pour sa vie et supplia :
   -« Merci, seigneur ! Si vous épargnez ma vie, je vous prêterai hommage et serai toujours votre chevalier ! »
   Mais Thierry ne fit qu’en rire.
   -« Qui voudrait de l’hommage d’un aussi piètre chevalier que toi ? » dit-il.
   Et il lui trancha la tête. A ce spectacle, le châtelain crut devenir fou. Les armes ruisselant de ses yeux, il interpella le prince :
   -« Diable d’enfer, gardez-vous de moi, car rien au monde ne me plairait plus que de prendre votre vie ! Et si vous ne remontez pas sur le champ sur votre destrier, je vous frapperai où vous êtes. »
   Thierry bondit sur son cheval, et le père des jeunes gens vint au galop lui porter un coup de sa lance à hampe de frêne. Le bois en était court et épais, la pointe, massive et acérée. Il ne restait pas au prince assez de son écu pour qu’il pût s’en couvrir, et le châtelain le blessa au flanc. Mais l’arme ne fit que l’érafler, glissant contre les côtes et ressortit en perçant le haubert sans lui avoir fait grand mal. Alors commença un combat comme on n’en verra plus jamais de nos jours. Tous deux s’assaillirent à grands coups de leurs brancs d’acier, avec une hardiesse sans pareil, car ils se haïssaient à mort. Mais à quoi bon allonger mon récit ? En fin de compte, le père ne fut pas plus capable de tenir tête à Thierry que ne l’avaient été ses fils, malgré toute sa prouesse, il vit bien qu’il lui faudrait périr, si le combat se poursuivait : tout son corps était déjà couvert de blessures. Mais il savait qu’implorer la miséricorde du chevalier félon ne lui servirait à rien. Aussi fit-il volter son cheval, et s’enfuit-il à travers la lande jusqu’à un bois où il entra, espérant y échapper à son cruel ennemi. Mais Thierry, dont la soif de sang n’était pas assouvie, s’élança à sa poursuite. Qu’advint-il du châtelain ? Pour le savoir, il vous faudra attendre un peu, car pour le moment, je le laisse, ainsi que Thierry, pour retourner à Hautebranc.
   Celui-ci avait fait diligence pour retrouver son élève, car il craignait fort que de nouveaux malheurs ne sortissent de ses actions, et il parvint donc bientôt à la lande tapissée de genets. Entendant s’élever des plaintes pitoyables, il dirigea son cheval en direction de leur provenance et découvrit les corps des deux jeunes chevaliers que Thierry avait tués. Leur écuyer se tenait auprès d’eux, s’arrachant les cheveux et pleurant, dans le plus grand désarroi.
   -« Que Dieu vous tienne en sa sainte garde, beau frère ! dit le vieil Hautebranc. Mais dîtes-moi donc, qu’est-il arrivé en ce lieu, et qui sont ces jouvenceaux que vous pleurez ?
   -Ah, chevalier, ceux qui gisent là sont les fils de mon seigneur, le châtelain qui a ces terres pour fief. Tous deux étaient de braves jeunes gens, loyaux et courtois, et ils seraient devenus les meilleurs chevaliers du monde, s’ils avaient vécu. Mais ils ont été tué par un chevalier félon, qui a déshonoré leur sœur, et les as mis à mort sans vouloir leur accorder miséricorde, alors qu’ils lui criaient merci. Leur père a voulu les venger, mais il a eu le dessus contre ce diable, et s’est enfui par le bois que vous voyez là-bas. Et j’ai grand peur pour sa vie, car le meurtrier de ses enfants le pourchasse, et nous sommes loin de tout secours, si bien que je ne sais que faire ! »
   Hautebranc n’osait en croire ces oreilles. Il savait bien que tous ces méfaits étaient l’œuvre de Thierry, mais il aurait certes bien voulu qu’il se fût agi d’un autre !
   -« Au nom de Dieu, beau frère, dîtes-moi à quoi ressemblait ce chevalier félon ! demanda-t-il
   -Je n’ai pas vu son visage à cause du heaume qu’il portait, mais je puis bien vous dire que c’était le chevalier le plus grand et le plus fort que j’ai jamais rencontré. Son écu était blanc comme la neige, et orné d’un lion vermeil. »
   Entendant cela, Hautebranc n’eut plus aucun doute, car il savait que tel était l’écu que Thierry avait emporté en quittant Vérone.
   -« Hélas, dit-il, il aurait mieux valu qu’il ne soit jamais né, car il déshonore tout l’ordre de chevalerie. Il ne tient aucun compte des conseils que je lui ai donné, et je crains qu’il ne fasse pire encore ! Adieu, beau frère, adieu, je dois vous quitter là et partir à sa suite, car j’ai grand-peur qu’un autre malheur ne sorte de tout cela ! »
   Sans s’attarder un instant le vieillard piqua des deux et partit à grand train en direction du bois. Mais c’est ici que nous le quittons, pour retourner à Thierry. Le chevalier félon avait longuement poursuivi le châtelain à travers bois : tous deux montaient de bons chevaux d’Espagne, rapides et endurants, et le prince ne parvint pas à atteindre son adversaire avant que celui-ci n’arrivât en vue d’un monastère retiré dans la solitude sylvestre, auprès d’un ruisseau, alors qu’on y sonnait les vêpres. Le père de la demoiselle et des deux jeunes gens s’en vint frapper aux portes, et cria haut et fort :
   -« Ouvrez-moi, ouvrez-moi, pour l’amour de Dieu, et donnez-moi asile, car un cruel chevalier arrive pour me mettre à mort ! Laissez-moi entrer sans tarder, sans quoi il me tuera sans rémission ! »
   Entendant sa supplique, les moines s’empressèrent de lui ouvrir les lourdes portes de chêne, et les refermèrent derrière lui. En voyant le sang qui maculait les flancs de son destrier, s’écoulant d’affreuses plaies sans nombre, il n’y en eût pas un qui ne pâlisse. Mais ils n’eurent pas le temps de lui prodiguer des soins, car le féroce Thierry arrivait à son tour devant le monastère.
   -« Ouvrez, moines, cria-t-il d’une voix tonitruante, et livrez-moi sans attendre mon ennemi mortel, car il n’y a que haine et hostilité entre nous deux, et je ne renoncerai pas à le poursuivre avant de l’avoir tué ! »
   L’abbé se présenta alors à la fenêtre qui dominait les portes, et dit au prince :
   -« Seigneur chevalier, je vous conjure au nom de Dieu de renoncer à vos méchants projets, car la vengeance n’est pas de Dieu, et vous commettriez un affreux péché en ôtant la vie à  cet homme !
   -Comment, Dam musard, répliqua le guerrier d’une voix plus terrible que le son d’un cor roulant dans les montagnes, vous refusez de m’obéir ? Croyez-vous donc que je me soucie de vos sermons ? Allons, ouvrez les portes sans tarder, sans quoi il vous en cuira, je vous le garantis !
   -Pour l’amour de Sainte Marie, répondit l’abbé, seigneur chevalier, apaisez votre colère, car elle est mauvaise conseillère et il n’en est jamais rien sorti de bon. Quoi que cet homme vous ai fait, il vous faut lui pardonner : Dieu le veut, et vous mériterez ainsi sa grâce et sa miséricorde !
   -Je n’ai cure de tout cela, rugit Thierry, sur un ton plus affreux que les cris de toutes les bêtes de la forêt, et certes, ce ne sont pas  quelques moines gras à lard qui me détourneront de ce que j’ai décidé. Je m’en vais abattre ces portes, puisque vous ne voulez pas les ouvrir, et vous aurez alors bien lieu de le regretter ! »
   Sur ces mots, il mit pied à terre, à aller donner du poing, qu’il avait fort, lourd et massif, contre les portes de chêne. Au premier coup, elles grincèrent dans leurs gonds. Au deuxième coup, elles craquèrent de sinistre manière. Et au troisième coup, elles s’effondrèrent dans un grand fracas, laissant le chevalier félon pénétrer dans la maison de religion.
Si le châtelain en fut effrayé, à quoi bon le demander ? Il courut se réfugier dans la chapelle, et se jeta aux pieds de la statue de la Sainte Vierge. Mais croyez-vous que Thierry en eut pitié pour autant ? Il le poursuivit jusque là et le mit à mort de son épée, éclaboussant le saint lieu de son sang. Alors commença le massacre : empli de fureur et de désirs meurtriers, le chevalier du diable se mit à traquer les moines dans tout le monastère, tuant tous ceux qu’il atteignait. Dieu, quel affreux carnage ! Il coupait têtes et membres, fendait les crânes, crevait les cœurs et répandait les entrailles. Quel malheur qu’un jeune homme si fort et si beau, de si haut lignage, ait été si mauvais ! Seul un petit moinillon lui échappa en se faufilant par les portes brisées, et lorsqu’il eut tué tous les autres, Thierry saisit une bûche embrasée dans la cheminée des cuisines, et mit le feu aux bâtiments.
C’est alors que survint Maître Hautebranc, attiré par l’épaisse fumée noire qu’il avait vu s’élever au-dessus des arbres. Il découvrit le monastère en flammes, et le cheval de Thierry se tenant à distance du brasier. Avisant le moinillon qui s’enfuyait à toutes jambes, le vieillard le héla :
-« Que s’est-il passé ici, frère, et qui a ourdi ce malheur ? »
Mais croyez-vous pourtant qu’il n’en connût pas la réponse ? Il s’en doutait bien, soyez-en sûrs, mais il ne voulait pas le croire.
-« Un chevalier blessé est venu ici demander asile, lui répondit le petit religieux, car il était poursuivi par son ennemi mortel. Celui-ci est arrivé peu de temps après, et il a exigé qu’on lui livre le chevalier. Mais notre abbé n’en a rien voulu faire, et c’est pourquoi ce diable d’enfer a forcé les portes. Il a poursuivi son ennemi et l’a tué dans la chapelle, puis il a assassiné tous les frères de notre communauté et a mis le feu au monastère. »
Entendant cela, le pauvre Hautebranc se mit à arracher à pleines mains les poils de sa longue barbe blanche, en se lamentant de la sorte :
-« Hélas, est-ce pour en faire si mauvais usage que je lui ai appris à manier les armes ? Il aurait dû les porter avec honneur, contre les méchants, les oppresseurs du peuple et les persécuteurs de la Sainte Eglise : au lieu de cela, il fait lui-même tout le mal qu’il peut ! Ah, il aurait mieux valu que Dieu me foudroie, plutôt que de me laisser lui en enseigner tant ! Tous les avis loyaux que je lui ai donnés avant son adoubement, il les a méprisés ! Il ne pouvait rien faire de pire ! »
   Mais ses plaintes amères cessèrent tout net, car à cet instant, Thierry sortit du monastère en feu, tout couvert de sang et de cervelle, de suie et de fumée : il avait bien l’air d’un diable ! Le voyant, le petit moine jeta un cri de terreur et prit ses jambes à son coup. Hautebranc, lui, se dirigea vers son élève, plein de chagrin et de colère, et lui lança :
   -« Ah, culvert pautonier, méchant chevalier failli, est-ce ainsi que vous écouter mes leçons ? »
   Et, dans sa fureur, il abattit son poing solide sur le heaume du prince, si bien que le sang lui jaillit  par le sang et le nez. Thierry regarda alors son maître en roulant des yeux de lion courroucé, et au comble de la colère, il cracha un jet de flamme dans sa direction, si bien que la barbe fleurie du vieillard prit feu. Horrifié, Maître Hautebranc sauta à bas de sa monture et s’en alla plonger sa barbe, pour l’éteindre, dans l’eau du ruisseau voisin. Ce que voyant, son élève éclata de rire. Le bon chevalier le fixa d’un regard triste, et dit :

« Sire Thierry, jamais un homme,
Même de Gomorrhe ou Sodome,
N’ a craché de feu ou de flamme.
Et jamais un homme n’eût l’âme
Aussi noire et aussi félonne
Que vous, fils du roi de Vérone.
Je crois bien que vous êtes un diable,
Né de l’enfer épouvantable,
Et qu’il y a un maléfice
A la source de votre vice. »

   A ces mots, Thierry cessa de rire. Baissant la tête, il se mit à réfléchir intensément, se demandant avec étonnement et angoisse comment il avait pu se faire qu’il ait craché le feu, pourquoi les bonnes résolutions qu’il prenait périssaient toujours sous les assauts des mauvaises pensées qui taraudaient son esprit, et pourquoi il était d’un caractère si dur, si féroce et si cruel qu’il faisait toujours le mal à chaque occasion. En effet, lorsque l’idée lui venait d’incliner son cœur vers le bien, une tentation surgissait aussitôt en son esprit pour contrarier cette inclination, avec tant de force qu’il ne manquait jamais d’y céder. Et il se dit que son âme était le siège de tant d’orgueil, de félonie et de méchanceté, qu’il n’était pas possible qu’il fût un homme comme les autres. Il lui semblait bien qu’il appartenait à l’enfer, comme le lui avait dit Hautebranc, mais il ne savait pas comment la chose était possible, ni pourquoi Dieu n’avait aucune part en lui. Mais il songea que sa mère devait le savoir, car elle l’avait porté en son sein, et s’il y avait quelque secret derrière sa naissance, qui mieux qu’elle aurait pu le connaître ? Il résolut donc d’aller l’interroger, et de ne pas renoncer à la questionner avant d’avoir obtenu une réponse. Alors, il releva la tête et regarda le ciel, sous l’impulsion du Saint-Esprit, qui venait de glisser dans son cœur l’espoir et le désir de mériter l’amour et le pardon de Dieu, en dépit de tous ses crimes.
   -« Maître Hautebranc, Maître Hautebranc, dit-il, vous n’avez jamais mieux parlé qu’en cet instant. Que Notre Seigneur vous en récompense ! Pour ma part, je dois vous quitter maintenant. »
   Et sans prononcer un mot de plus, il alla enfourcher son destrier, brocha des éperons et prit diligemment la direction de Vérone. Il éperonna tant son destrier que le sang ruisselait de ses flancs, et se hâta tellement qu’il parvint au château avant la tombée du jour. Le chevalier mit pied à terre dans la cour, au perron de pierre destiné à cet usage, mais aucun écuyer, aucun palefrenier n’osa s’approcha de lui pour conduire sa monture à l’écurie. Tous le fuyaient, le voyant maculé de sang et de suie, mais il n’en avait cure. Le prince tira son épée, entra au palais, et monta aux chambres, terrifiant les serviteurs sur son chemin, de sorte que tous se tenaient à distance de lui. Il pénétra dans la chambre de la reine, et celle-ci, le voyant le branc nu au poing, en fut très effrayée.
   -« Fils, s’écria-t-elle, voulez-vous tuer votre mère ? Quelle pensée vous agite, et pourquoi voulez-vous mettre à mort celle qui vous a portée en son sein ?
   -Votre heure est venue, répliqua Thierry. Vous ne pouvez pas échapper à la mort, si vous ne me révélez pas, sans tarder et sans mentir, la vérité sur ma naissance. Maître Hautebranc m’a dit qu’aucun homme, même de Gomorrhe ou Sodome, n’a jamais craché de feu ou de flamme, comme je viens de le faire, et qu’aucun homme n’a jamais eu l’âme aussi noire et félonne que la mienne. A cela, il paraît bien que je n’appartiens pas à l’humain lignage, mais plutôt à l’enfer : par mon chef, je crois qu’il a raison ! Je ne sais d’où cela vient, mais vous devez le savoir, à ce que je pense. »
   La noble Lilie se mit alors à pleurer à chaudes larmes.
   -« Ah, beau doux fils, ayez pitié de moi, implora-t-elle, car j’ai bien trop honte pour vous dévoiler cela, et si je le faisais, je sais bien que vous me tueriez sans rémission.
   -Non pas, dit le guerrier. Je ne vous ferai aucun mal si vous me révélez loyalement la vérité. Mais, par les Cinq Plaies et la Lance, si vous tardez encore, sachez bien que cette épée vous fendra la cervelle ! »
   Et il brandit son arme d’un geste menaçant, si bien que sa mère ne put qu’obtempérer. Elle lui raconta tout : les longues années pendant lesquelles elle avait prié Dieu pour obtenir un enfant, la supplique que, par désespoir, elle avait adressée au diable, et la visite que lui avait faite le démon alors qu’elle attendait la naissance de son fils, ainsi que les propos qu’il lui avait tenus. Apprenant tout cela, Thierry en fut horrifié. Les larmes lui montèrent du cœur jusqu’aux yeux et ruisselèrent sur son visage.
   -« Hélas, mère, se lamenta-t-il, je vois bien à présent que je suis damné sans remède, et que jamais Dieu ne m’aimera. Toute ma vie, j’appartiendrai au diable, et mon âme lui reviendra après ma mort !
   -Nenni, beau fils, répondit sagement Lilie, car Dieu souhaite le Salut de chacun, et le vôtre aussi. Vous serez sauvé, certes, si vous vous repentez sincèrement de vos péchés, si vous faîtes pénitence, et si vous vous consacrez désormais au bien. Cessez de pleurer, et écoutez plutôt mon conseil : au monastère d’Isenbourg vit un noble prud’homme. Autrefois, c’était un bon chevalier, preux, sage et courtois, mais après avoir porté les armes pendant de longues années, et avoir tué beaucoup d’hommes en bataille ou en champ clos, il décida de renoncer au monde, et d’entrer en religion pour obtenir l’amour de Dieu et le pardon de ses péchés. Allez le voir, et confessez vous à lui sincèrement, reconnaissez humblement toutes vos fautes et dîtes-lui de quelle souillure votre naissance est entachée. Il saura sans nul doute vous dire comment faire pour mériter la grâce divine. Il vous imposera une pénitence, et vous devrez vous y soumettre, aussi dure qu’elle puisse être : ainsi, n’en doutez pas, vous gagnerez votre place en Paradis. Car il n’y a pas d’homme si couvert de péché, s’il se repend du fond du cœur à son heure dernière, qui ne puisse obtenir la miséricorde de Notre Seigneur. Mais à l’inverse, si un homme de bien, ayant servi Dieu toute sa vie, commet avant de mourir un seul péché mortel, il sera damné sans rémission, s’il ne s’en repend pas. »
   A ces mots, Thierry éprouva une grande joie, et répondit de la sorte :

« Mère, Mère, soyez bénie !
Votre conseil me rend la vie.
Que Dieu ne m’aide aucunement
Si j’attends le plus court moment
Pour suivre votre sage avis.
Quand aux diables, nos ennemis,
Je ne ferai plus leur vouloir,
En dépit de tout leur pouvoir.
Mon âme ne sera plus leur !
Je vous recommande au Seigneur,
Car il est temps de nous quitter :
Je vais partir sans plus tarder
Pour aller chercher le bon moine,
Et une pénitence idoine
Pour tous les horribles péchés
Que j’ai commis et perpétrés.
Quelle que soit la pénitence,
Ce n’est qu’avec reconnaissance
Que je me soumettrai à elle,
Car l’occasion est bien trop belle
De mériter l’amour de Dieu.
Ma mère, je vous dis adieu ! »

   Et sans s’attarder un instant de plus, il quitta la chambre, redescendit dans la cour, enfourcha son destrier et s’en alla. La noble Lilie, qui malgré tous ses travers, l’aimait de tout l’amour que peut avoir une mère pour son fils, pleura son départ, toutefois en se désolant, elle se réjouissait aussi, car elle voyait que ses prières pour le salut de l’enfant n’avait pas été vaines. Mais laissons ici la reine, et suivons plutôt Thierry dans son périple. Il chemina toute la nuit, à la lumière de la lune, qui était presque pleine et donnait une belle clarté, et poursuivit sa route lorsque le soleil se fut levé, par les bois et les landes. Il dormait à la belle étoile, mangeait ce qu’il trouvait dans les haies et les fourrés : il n’avait cure de lits de soie et de tables bien servies, seule lui importait la pensée de son salut. Il chevaucha si bien qu’au soir du troisième jour, il finit par arriver en vue du monastère d’Isenbourg. Mais écoutez ce qu’il en résulta :

Le digne abbé de ce grand monastère,
En compagnie d’un bon nombre de frères,
Se tient debout auprès d’une fenêtre,
D’où il regarde alentour et observe.
Il voit venir Thierry armé en guerre,
Ceinte l’épée, le heaume sur la tête.
A ce spectacle, le bon abbé s’effraye,
Et dit aux moines : « Voici que sur la plaine
Vient un guerrier, un sarrazin, peut-être.
Il est si grand, et d’allure si fière,
Qu’il n’a d’égal, je pense, en nulle terre !
Il est couvert de sang et de cervelle :
Ses intentions, m’est avis, sont mauvaises. »
Les frères jettent maintes plaintes amères.

Les frères jettent des cris d’affolement.
Comme la reine l’a dit à son enfant,
A Isenbourg vit un moine vaillant,
Qui fut un preux chevalier en son temps.
En vérité, ce n’est pas étonnant,
Car c’est le frère du loyal Hautebranc !
Ce noble moine répond au nom d’Ilsan.
Lors, il s’écrie : « Ce guerrier mécréant,
Je m’en occupe, mes frères, croyez-m’en !
Car quand bien même il y en aurait cent,
J’irais jouter contre eux tous, hardiment.
Que l’on m’apporte sans perdre un seul instant
Ma vieille armure, mon écu et mon branc ! »

« Que l’on m’apporte, s’écrie le vaillant moine,
Ma bonne épée, mon écu et ma broigne ! »
Les frères vont, comme le dit l’histoire,
Chercher ses armes brillantes comme moire.
On l’en revêt, et sur sa belle broigne,
Ilsan étale sa barbe blanche et noire.
Puis il enfile dessus son froc de toile.
On lui amène son vieux destrier, Floire.
Il y bondit, plein de fougue et de joie
Et prend l’écu incrusté de sardoine,
Puis il saisit dans sa robuste poigne
Sa bonne lance à hampe grosse et roide.
Il en déploie le gonfanon de soie,
Passe les portes, et se met sur la voie
Dont vient Thierry, qui est à quelques toises.

   Ilsan brocha des éperons et se porta à la rencontre du prince, lance sur feutre.
   -« Vassal, s’écria-t-il, vous m’avez tout l’air d’un homme qui vient avec de mauvaises intentions. Gardez-vous de moi, car je vous défie ! Sachez que si je suis moine aujourd’hui, j’ai été autrefois un chevalier de bonne renommée, et certes, si vous êtes un ennemi de la Sainte Eglise, venu ourdir quelque méfait, vous êtes arrivé à votre fin, si Dieu m’assiste ! »
   Mais Thierry, entendant ces mots, sauta aussitôt au bas de son cheval, s’agenouilla devant le moine et jeta loin de lui son épée et son heaume. Ilsan put alors voir qu’il était l’homme le plus beau, de corps et de visage, qu’il eût jamais contemplé.
   -« Grâce, prud’homme ! s’écria le jouvenceau. Ayez pitié de moi pour l’amour de Sainte Marie, car je suis venu pour me confesser à vous, et recevoir de vous une pénitence, pour le salut de mon âme. Par le bois et les clous de la Sainte Croix, je ne veux commettre aucun méfait ! »
   Le voyant si humble et si plein de contrition, Ilsan comprit bien qu’il n’avait rien à craindre du jeune homme. Il descendit alors de sa monture, posa sa lance et son épée contre le tronc d’un olivier, puis pendit son écu par la guiche aux branches de l’arbre.
   -« J’entendrai volontiers votre confession, dit-il, et je voudrais pouvoir vous rendre de plus grands services encore, car en vérité vous ressemblez beaucoup à mon cher seigneur Théodore, que j’ai longtemps servi en son jeune âge. Soyez sincère et ne me cachez aucune de vos fautes, car Notre Seigneur les as toutes vues, et soyez sûr qu’il vous les pardonnera toutes si seulement vous le lui demandez. Mais si, par honte, vous dissimulez un seul péché mortel, vous en serez accusé devant tous au Jugement Dernier : rien ne pourra alors rester caché. »
   A genoux sous l’olivier aux pieds du vieil Ilsan, Thierry s’humilia de tout son cœur devant Dieu, et  confessa tous ses péchés, bien qu’il en pleurât de honte. Il raconta d’abord au moine de quelle tâche était marquée sa naissance, et quelle part le diable y avait prise suite aux paroles imprudentes de la reine. Ilsan versa des larmes de pitié en comprenant qu’il avait affaire au fils de son seigneur. Puis le jeune homme avoua l’une après l’autre chacune de ses fautes, en demandant pardon de toute son âme au roi céleste. Ayant terminé, il implora le prud’homme de bien vouloir lui donner l’absolution, et une pénitence à la mesure de ses crimes.
   Le moine resta un moment silencieux, tirant pensivement sur sa barbe et ses moustaches. Thierry avait perpétré des actions si laides et si affreuses qu’il était bien difficile de trouver une pénitence qui convînt à son cas, mais le vieil Ilsan était plein de sagesse. Il prit enfin la parole :
   -« Thierry, vous vous êtes très mal conduit jusqu’à ce jour, mais je vois bien que vous vous en repentez sincèrement et que vous voulez changer de vie. Ce n’est pas une petite affaire que la pénitence que je vais vous donner, pourtant il vous faudra en passer par là en raison de la gravité de vos péchés. Sachez qu’au royaume des Wilzes demeure un roi païen du nom d’Osantrix. Il n’est pas de pire ennemi de Dieu que lui au monde. Il a détruit et brûlé tant d’églises et de monastères que c’est un grand sujet d’étonnement que Notre Seigneur ne l’ait pas encore foudroyé ! Et le pire qu’il ait fait, ce fut de s’emparer, par grande félonie, d’une sainte relique : du plat d’or sur lequel la tête de Jean le Baptiste fut présentée à Salomé après sa décollation. Il le garde dans son trésor comme une prise de guerre. Telle sera votre pénitence : vous vous rendrez jusque dans son pays, pour reconquérir le plat sur lequel coula le sang du Précurseur. Ainsi, vous rendrez à l’Eglise une relique sans prix, et vous mettrez au service du Roi du Ciel la force et la valeur que vous avez reçues du diable ! Et jusqu’à ce que vous vous soyez acquitté de cette quête, vous vous garderez bien de vous faire connaître de quiconque et de révéler votre lignage ou votre nom, mais vous vous mettrez en peine d’assister tous ceux qui vous demanderont de l’aide au nom de Dieu ou de sa Sainte Mère, je vous le commande instamment. »
   Si Thierry accepta volontiers cette pénitence, faut-il le demander ? Il eût certes été prêt à endurer bien pire pour mériter la grâce divine ! Alors le vieil Ilsan lui donna l’absolution en faisant sur lui le signe de croix. Il le lava ainsi de tous ses péchés, et le diable n’eut dès lors plus de pouvoir sur lui. Puis le bon moine releva le prince et, le prenant par la main, le mena vers les portes de la maison de religion. Là, il demanda à deux frères convers d’aller chercher les chevaux et d’en prendre soin, avant d’expliquer à l’abbé de quoi il retournait. Lorsque les moines eurent entendu que le nouveau venu était le prince de Vérone, qui avait choisi de renoncer au mal et de servir Dieu, ils se trouvèrent au comble de la liesse, et entonnèrent un joyeux Te Deum.
   Le chevalier faisait bien mauvaise figure, tout souillé qu’il était du sang qu’il avait versé. Aussi, l’abbé fit remplir une cuve d’eau chaude, afin qu’il put prendre un bain. Quand il se fut bien nettoyé, et quand ses plaies eurent été pansées, il revêtit de nouveau ses braies et son hoqueton, mais pour son haubert, il n’y fallait pas songer, car il avait été si malmené lors des combats contre le châtelain et ses fils qu’il ne restait pas de mailles intactes sur la largeur d’une main. De même, il ne restait rien de son écu, que les coups d’épée avaient entièrement dépecé. Quand à son heaume, il était bosselé et fendu en plus d’un endroit. C’est pourquoi le vieil Ilsan lui dit :
   -« Thierry, vos armes ne sont plus bonnes à rien : je n’en donnerai pas le prix d’une mûre. Cette nuit, vous resterez dormir au monastère, et demain, quand vous partirez, vous prendrez les miennes, qui sont bonnes et solides. Pour ma part, je n’en ai plus l’utilité, puisque j’ai renoncé aux tournois et aux batailles en recevant la tonsure. De plus, votre cheval est épuisé par tout le chemin que vous lui avez fait parcourir en si peu de temps, et tant de sang a coulé sous vos coups d’éperons qu’il fait peine à voir. Vous prendrez donc le mien, le bon destrier Floire, qui saura bien vous porter où vous devrez vous rendre. Ainsi, bien malin qui pourra vous reconnaître lorsque vous cheminerez sous d’autres armes que les vôtres. »
   Le prince le remercia chaleureusement. Ils passèrent la soirée de compagnie, et le prud’homme l’entretint de Dieu et de ses commandements, lui donnant maints sages conseils pour l’aider à régler sa conduite. Le chevalier passa la nuit au monastère, et le lendemain, il assista à la messe et reçut très humblement le corps de Notre Seigneur. Lorsqu’il fut temps pour lui de partir, le vieil Ilsan l’arma de ses mains et le bénit, et Thierry recommanda les moines à Dieu. Puis il se mit en chemin pour accomplir sa pénitence.
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« Répondre #3 le: 22Mai, 2010, 21:33:22 »

Tu peux s'il te plait me l'envoyer par mail ?
Journalisée

secrétaire général de Gothlied une tragédie épique de chevaliers germaniques.

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Glorfindel
Invité
« Répondre #4 le: 25Mai, 2010, 15:28:04 »

C'est fait.
Journalisée
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