Les Salons de la Cour

Hors-jeu => Un peu de culture => Discussion démarrée par: Usher le 07Septembre, 2010, 10:10:03



Titre: "Inglourious Basterds", si bien que ça ?
Posté par: Usher le 07Septembre, 2010, 10:10:03
Je me permets d'emprunter sa formulation à Cavaillon, vu qu'il s'agit d'exprimer un sentiment voisin à propos d'un autre film. Et attention : ça spoile.

Il y a peu, nous avons vu Inglourious Basterds de Tarentino. Ce film m'a consterné, ce qui m'a d'autant plus attristé que j'avais adoré Reservoir Dogs et beaucoup ri devant Pulp Fiction. (Mais Kill Bill m'avait laissé froid, à l'exception d'une ou deux séquences, et pas parmi celles de baston.)

Alors certes, Inglourious Basterds est truffé de références (jusque dans son titre bancal) ; certes, c'est un hommage au western spaghetti, aux films de l'entre deux guerres, et c'est un film (lourdement) réflexif où le cinéma se prend pour objet. Mais même toute cette richesse intertextuelle est amenée sans finesse, avec autant de délicatesse que la voix off qui explique au milieu du film que les pellicules au nitrate étaient hautement inflammables, afin que le spectateur comprenne bien la dernière séquence… Certes, le jeu de Christoph Waltz (colonel SS Landa) est remarquable, au point d'éclipser complètement Brad Pitt ou Mélanie Laurent, théoriquement les héros (positifs ?) du film… Certes, on trouve des passages humoristiques, mais finalement assez rares et dont le caractère potache finit par lasser - à part Landa et un major SS, les dignitaires nazis qui sont des clowns bien crétins, ou le plâtre à haut talon de Diane Kruger…

Mais à part ça ? Ce film est une farce tout à fait creuse. Passons sur les incohérences - après le débarquement de Normandie, Hitler et tout le grand état major nazi décident d'aller assister à l'avant-première d'un film de propagande dans un cinéma de quartier de Paris…  ::)  Cinéma dont on se rend compte, au cours de la séquence finale, que l'extérieur n'est même pas gardé !!…  :o C'est sur le fond même du film que j'aimerais m'attarder. Dans Inglourious Basterds, Hitler est en définitive vaincu par deux adversaires : la résistance juive et le cinéma. Historiquement, c'est inepte. Il a existé une résistance juive, héroïque au Ghetto de Varsovie : elle a été écrasée. Quant au cinéma, et aux arts en général, ils ont été complètement impuissants à lutter contre la peste brune. Tarentino met donc en scène un non sens. Dès lors, il réduit ses personnages à des guignols de fiction : et c'est là, à mes yeux, où le bât blesse. Il s'empare de la plus terrible tragédie du XXème siècle pour la transformer en une pantalonnade gratuite. Comme si cela ne prêtait pas à conséquence.

C'est de l'uchronie, pourra-t-on me répondre. Mais même cette uchronie-là n'a aucun intérêt. L'uchronie n'a de sens que lorsqu'elle spécule sur une histoire parallèle à la nôtre, à partir d'un point de divergence. Or dans le film de Tarentino, le point de divergence n'apparaît qu'à la fin du film. Le seul développement qui suit est un règlement de compte sarcastique entre le colonel SS du SD et l'officier des Basterds, pour déterminer lequel des deux est le plus bâtard. C'est d'une pauvreté affligeante.

Et je me demande comment un film aussi vain peut, malgré tout, obtenir une si bonne presse… Télérama, par exemple, est très élogieux.  :-X



Titre: Re : "Inglourious Basterds", si bien que ça ?
Posté par: Puck le 07Septembre, 2010, 11:48:05
Je partageais le même sentiment que le tien vis à vis de ce film. Cependant, je viens de le revoir sur le cable et il n'est, finalement, pas si mal que cela.
Prenons le pour une uchronie totale, c'est, de toute façon, le postulat de départ.
Tarentino n'est pas connu pour le réalisme de ses productions.
Il n'en reste pas moins que le rythme, volontiers lent et décousu, laisse un agréable gout au final.
Certes, le adolf est bien en dessous de GANTZ dans la Chute, mais il reste potable.
Certes, les héros sont fades par rapport au colonel SS, mais voir Brad pitt essayer de parler italien et se retrouver à mi chemin entre marlon Brando et Mussolini est assez plaisant.

Bref, je te conseille de laisser passer de l'eau sous les ponts et de le reprendre dans quelques temps.
Nous en rediscuterons alors. :D


Titre: Re : "Inglourious Basterds", si bien que ça ?
Posté par: Usher le 07Septembre, 2010, 12:02:46
En fait, pour formuler plus précisément ce qui me gêne, Tarentino fait partie des réalisateurs qui réduisent Hitler et sa clique à des méchants de cinéma. Or ce ne furent pas des méchants de cinéma ; et, à mon avis, il est dangereux de les traiter comme tels tant que la corruption qu'ils ont semé dans les esprits ne sera pas complètement éradiquée.

En plus, je trouve une ambiguïté très dérangeante dans Inglourious Basterds. Ce qui intéresse Tarentino, ce sont les "bad asses". Dans le film tarentinien, c'est le bad ass qui est la figure dominante. Or, même s'il est humilié à la fin, le pire bad ass du film reste le colonel SS. Bien loin devant le personnage de Brad Pitt, qui est finalement bien tourné en ridicule.

Je ne suspecte nullement Tarentino de sympathie nazie : ce serait absurde. Mais je vois dans son film une certaine maladresse, une très courte vue. C'est en ce sens qu'il me semble consternant.


Titre: Re : "Inglourious Basterds", si bien que ça ?
Posté par: cccp le 07Septembre, 2010, 12:58:28
Considérer Inglorious Basterds, comme une uchronie est à mon avis une erreur.
La fin (principalement) est totalement en contradiction avec la réalité historique, mais ça n'ouvre pas sur autre chose : ça ne donne pas une réponse à la question " et si ... ?".

La réalité historique est tout simplement ignorée.

J'ai été choqué par ce mépris de la réalité historique, comme j'ai rarement été choqué au cinéma.
Après avoir vu Inglorious Basterds, j'avais une avis très partagé : de bonnes scènes mais le film est absurde.

Si on regarde de plus près, il est effectivement truffé d'absurdité :
- Hitler est un bouffon
- les nazis sont des branquignolles
- la négociation finale est délirante
- la manière dont l'équipe est démasqué est absurde
- la scène ou Bradd Pitt parle italien est idiote

Mais je pense que tous ces aspects sont volontairement absurde.


Titre: Re : "Inglourious Basterds", si bien que ça ?
Posté par: Alias le 07Septembre, 2010, 14:00:13
Deux ans après l'avoir vu (ou peu s'en faut), j'hésite encore pour savoir si ce film est un exemple du génie ou de la fumisterie de Tarantino.

Probablement les deux.

Ce qui donne tout son sel à la remarque des mes collègues de 2 dés sans faces, qui disent que Tigres Volants est un jeu "tarantinesque"...


Titre: Re : "Inglourious Basterds", si bien que ça ?
Posté par: Kazanoff le 07Septembre, 2010, 15:53:58
Je dois avouer ne pas avoir plus de problème que ça à ce qu'une oeuvre "transforme la plus terrible tragédie du XXè siècle en pantalonnade", sauf quand elle est, suivant ton expression "gratuite".
On peut discuter d'autres oeuvres traitant du même sujet sur un mode bouffon (quoique différemment), je pense à La Vie est belle.
Le problème c'est que Inglorious Basterds est juste mauvais, et Tarentino n'est pas un bon réalisateur (comme toi Usher je mettrai largement à part les films que tu cites, et quelques autres qu'il a scénarisé ou produit). De fait, son traitement de la tragédie devient choquant, parce que rien ne le justifie ni ne le sauve.
Une grande bouse, vraiment (amha).


Titre: Re : "Inglourious Basterds", si bien que ça ?
Posté par: Rom1 le 07Septembre, 2010, 16:59:50
Citation
On peut discuter d'autres oeuvres traitant du même sujet sur un mode bouffon (quoique différemment), je pense à La Vie est belle.

Ou Papy fait de la Résistance.  :mrgreen:


Titre: Re : "Inglourious Basterds", si bien que ça ?
Posté par: PM le 07Septembre, 2010, 17:19:50
Point 1 : Ce n'est vraiment pas mon film préféré de Tarantino (je me suis pas embêté à chercher le DVD, par contre dans son genre le Inglorious bastards de Castellari est vraiment pas mal...)

Point 2 : Pour le respect de l'histoire et tout ça, souvenons nous quand même que les américains n'en sont pas à leur coup d'essai avec ce genre de réécriture (http://i291.photobucket.com/albums/ll319/benchilada/Comic%20Books/SupermanVersusHitlerandStalin194-1.jpg).


Titre: Re : "Inglourious Basterds", si bien que ça ?
Posté par: Puck le 08Septembre, 2010, 09:51:23
Hitler au ciné, ça a toujours été épineux.
En faire un bouffon dans une comédie (Le Dictateur de Chaplin) est une solution.
En faire un personnage pathétique (comme dans ce magistral film qu'est la chute) est beaucoup plus pernicieux car c'est le présenter avec des défauts humains (ce qu'il était, et ce qui donne toute son ampleur à l'horreur de ses actions).

Pour revenir à Ing.Bast., je pense qu'il ne faut pas le voir comme un film avec Brad Pitt, mais comme un film dans lequel B. P joue.
Si on reprend Pulp Fiction, Travolta y joue, mais il meurt.
Tarentino a toujours eu le chic pour mettre en scène des stars sans leur donner pour autant le rôle de héros-qui-ne-meurt-pas-et-qui-sort-toutes-les-super-tirades et ce qui fait, en parti, le charme de ses films.


Titre: Re : "Inglourious Basterds", si bien que ça ?
Posté par: Olivier le 15Octobre, 2010, 12:16:22

Ce qui m'a dérangé ce n'est pas tant l'aspect fictionnel, mais le discour qui sous tend l'ensemble

"Les Nazis n'ont aucune humanité... donc on peu les torturer" (et c'est même fun)

qui correspond totalement à un courant de pensée sous-jacent d'un certain  cinéma actuel (24h, Unthinkable etc)



Titre: Re : "Inglourious Basterds", si bien que ça ?
Posté par: Doumba le 15Octobre, 2010, 23:00:18
Mais.... Tarantino n'est-il pas un génial bouffon du cinéma, élevé aux films blaxpotation et de kung-fu ?

Faut-il prendre ces films pour autre chose que le travail d'un réalisateur hyper doué, truffé de références à ses pères et objet d'une vaste rigolade ?

Alors OK,  comme dit Puck, Hitler/le nazisme au cinéma, a toujours été épineux.

Mais dans un autre autre genre, un des ancêtres des jeux vidéos "Tuer à la première personne" (First Person Shooter /FPC), à savoir Castle Wolfenstein, s'amusait aussi allégrement avec les nazis !

Alors ?

Et la nation qui a sauvé l'Europe du Nazisme ne peut-elle se permettre de faire d'Hitler un bouffon ? Est-ce que cela ne s'est-il pas d'ailleurs produit durant le conflit de la 2nd guerre mondiale pour déprécier l'ennemi ?

Bref, je ne suis pas spécialisé dans la question et raconte peut-être des bêtises - je vous prie de m'en excuser si c'est le cas - mais moi ce film, il ne m'a pas dérangé du tout et je trouve même que c'est le meilleur Tarantino, car enfin, il entre dans le grand cinéma.

Et la scène d'introduction où Gantz montre toute l'horreur de la chasse aux juifs ne me semble pas du toute bouffonne !

Et la torture, c'est pire ou bien moins grave que le viol, allégrement mis en avant des certains films de samourai, des westerns, etc.... ?

Dans 24h, je ne me rappelle pas avoir vu de viols - sauf la dernière saison où c'est évoquée avec la personne de Renée, mais pas de scène explicite sur ce thème, à la différence des scènes de torture.


Titre: Re : "Inglourious Basterds", si bien que ça ?
Posté par: Rom1 le 16Octobre, 2010, 10:25:45
Et sinon, que pensez vous de Papy fait de la Résistance ?


Titre: Re : Re : "Inglourious Basterds", si bien que ça ?
Posté par: Xaramis le 16Octobre, 2010, 11:41:20
Et sinon, que pensez vous de Papy fait de la Résistance ?
J'en apprécie beaucoup l'humour, souvent grinçant, parfois potache. Il me semble que ce film s'inscrit dans la tradition cinématographique d'œuvres comme La grande vadrouille, avec une touche d'irrespect supplémentaire. Je crois me souvenir que ce film avait fait grincer des dents des mouvements d'anciens résistants, mais je me demande comment ils ont pu prendre ce film au premier degré. Papy fait de la résistance, ça n'a pas la prétention de jouer dans la même cour que L'armée des ombres ou Lucie Aubrac. Certes, c'est de la caricature, mais à très gros traits (sans atteindre, la loufoquerie d'un Top Secret d'Abrahamas-Zucker-Zucker).


Titre: Re : "Inglourious Basterds", si bien que ça ?
Posté par: Glorfindel le 16Octobre, 2010, 11:47:34
J'en sais rien parce que je ne l'ai pas vu. Par contre, je tiens à dire que je suis consterné de voir que "The Spirit of 43" et "Der Fueherer's Face" ont été supprimés de la version européenne du volume 2 de Donald de A à Z en DVD. Ils ont inventé l'intégrale pas intégrale. Je conçois que voir Donald Duck aux prises avec Hitler ne fasse pas rire, mais c'était de la propagande américaine anti-nazi d'époque, on peut même voir ça comme un document historique intéressant. C'est vraiment dommage d'avoir censuré cette version comme ça.

Glorfindel, grand fan de Donald Duck devant l'Eternel.


Titre: Re : Re : "Inglourious Basterds", si bien que ça ?
Posté par: PM le 16Octobre, 2010, 12:27:40
Ils ont inventé l'intégrale pas intégrale.

Ils n'ont rien inventé.
Il y a eu ceci (http://video.fnac.com/a1465280/Tex-Avery-Edition-Limitee-DVD-Zone-2)
(http://multimedia.fnac.com/multimedia/images_produits/grandes110/3/2/7/3322069872723.gif)

Citation
De 1942 à 1955, le génial Tex Avery a signé 63 films d'animation qui ont propulsé le genre à l'état d'art à part entière. Dans leur coffret métal, 5 DVD les réunissent tous, accompagnés de dessins originaux et de 2 heures de documentaires spécifiques.

Sauf que... (http://martinwinckler.com/article.php3?id_article=121)

Citation
Peu de personnes ont l'air au courant à l'heure actuelle mais les coffrets DVD de Tex Avery sortis le 10 Décembre dernier ne proposent pas l'intégralité des cartoons du maître à la M.G.M. !! Il manque tout d'abord 2 cartoons sur les 65 de la période : Half-Pint Pigmy et Uncle Tom's Cabana ne sont plus au programme des réjouissances parce que ces cartoons présentent des caricatures de noirs Africains comme personnages principaux !! Non content de s'arrêter là, Warner Bros France nous "gratifie" en plus de coupes dans tous les autres cartoons aux gags offrant les mêmes caractéristiques (exemple : une explosion rend un personnage tout noir).

à quoi il faut ajouter par exemple une coupe et la retouche d'un dessin dans le cartoon opposant les trois petits cochons au Loup Hitler (une séquence où un obus géant coule le Japon disparait et un panneau devant leur maison indiquant "Interdits aux Japs !" devient "Interdit aux chiens"...


Titre: Re : "Inglourious Basterds", si bien que ça ?
Posté par: Léo le 17Octobre, 2010, 18:10:53
Et en romans, vous êtes plutôt Les Bienveillantes, Jan Karski ou HHhH?


Titre: Re : "Inglourious Basterds", si bien que ça ?
Posté par: Usher le 18Octobre, 2010, 09:50:49
Je n'ai lu ni Jan Karski, ni HHhH.

J'ai un très bon souvenir (très glaçant) des Bienveillantes, de Littell. A une réserve près, je trouve que c'est un excellent roman, certes étouffant, mais vraiment brillant tant par la documentation, par le jeu intertextuel que par la puissance d'évocation de certaines pages. Et sur bien des aspects, ce roman donne une image réaliste (et effrayante) de ce qu'était la Solution finale vue du côté SS, avec sa déshumanisation bureaucratique, l'optimisation froide de l'industrie génocidaire.


Titre: Re : "Inglourious Basterds", si bien que ça ?
Posté par: Cuchulain le 18Octobre, 2010, 12:26:17
Intrigué par ce sujet : je me suis procuré Inglorious Basterds... Ma foi c'est du Pulp trépidant sans aucune cohérence historique. Un film d'action américain quoi... On sent bien la patte Tarantino et il y a de très bons moments (même si c'est un peu longuet par moment). Au 2nd degré ça passe très bien. J'ai moins aimé que le jouissif Kill Bill cela dit.

Après historiquement parlant c'est un peu... Maladroit ? Je suppose que pour un public US c'est moins sensible que pour l'Europe.


Titre: Re : "Inglourious Basterds", si bien que ça ?
Posté par: Léo le 19Octobre, 2010, 09:03:47
Citation de: Usher
J'ai un très bon souvenir (très glaçant) des Bienveillantes, de Littell. A une réserve près, je trouve que c'est un excellent roman, certes étouffant, mais vraiment brillant tant par la documentation, par le jeu intertextuel que par la puissance d'évocation de certaines pages. Et sur bien des aspects, ce roman donne une image réaliste (et effrayante) de ce qu'était la Solution finale vue du côté SS, avec sa déshumanisation bureaucratique, l'optimisation froide de l'industrie génocidaire.

Complètement d'accord. Mention spéciale pour le premier chapitre, admirablement maîtrisé, et pour le débat dans le Caucase. Et donc, quelle réserve?
Moi s'il y a un point qui m'a un peu dérangé c'est l'accumulation chez le narrateur de caractéristiques "bizarres" pour un SS : francophile, homosexuel, etc, et sa manie de toujours se trouver aux "points chauds" de la guerre (une critique que je partage avec plusieurs historiens dont j'ai lu les avis... là où je ne suis pas d'accord avec certains d'entre eux, par contre, c'est que c'est un roman, donc on peut bien avoir un personnage qui sort de l'ordinaire et qui connaît un parcours extraordinaire.) Et, mais c'est beaucoup plus secondaire, je n'ai pas trop aimé les personnages des deux éminences grises, Mandelbrod et son acolyte dont j'ai oublié le nom : je trouve qu'ils sont un peu de trop, et que l'auteur aurait pu s'en dispenser. Mais bien des critiques que j'ai lu lors de sa sortie m'ont paru de mauvaise foi, ou totalement à côté de la plaque.

Mes impressions sur Jan Karski et HHhH. Selon moi, ces deux "romans" (qui ne méritent pas vraiment cette appellation) semblent bien symptomatiques de l'écriture post-Bienveillantes, et du débat que le livre de Littell avait lancé :

Jan Karski de Haenel raconte l'histoire de... Jan Karski, pseudonyme du résistant polonais du même nom, qui visita le ghetto et ce qu'il pensait être le camp de Belzec (en fait un camp de transit à proximité) avant de gagner Londres et de tenter d'enrayer l'extermination des Juifs en alertant le monde libre. Le livre est divisé en trois partie : la première décrit l'entretient de Karski avec Lanzmann, dans Shoah, la seconde est un résumé du livre qu'il écrivit en 1944, et la troisième une fiction à la première personne, ou l'auteur tente de décrire l'état d'esprit de Karski après la guerre, dans un style volontairement monolithique (un seul paragraphe, de plusieurs dizaines de page).
C'est intéressant, et l'ouvrage a le mérite de présenter une figure peu connue en France, mais j'ai trouvé ça un peu bancal, et ceux qui connaissent déjà l'histoire de Karski n'apprendront pas grand-chose. De plus, dans la dernière partie, il me semble qu'il s'égare un peu, en cherchant à faire aussi peser sur les Alliés la responsabilité de l'extermination : sa description de Roosevelt en pervers rompu aux manoeuvres dilatoires semble contredire celle de Karski lui-même, qui fut visiblement impressionné par son entretient avec le président américain.

J'ai lu HHhH, de Laurent Binet, le week-end dernier, très vite, mais je ne sais pas trop si c'est parce que le sujet est passionnant, parce que j'ai aimé le livre, ou à cause de sa structure (257 chapitres très court, deux ou trois pages, parfois juste un paragraphe). Disons que j'ai apprécié, mais sans plus. C'est un "roman", ou "infra-roman" comme dit l'auteur, ayant pour thème l'Opération Anthropoïde, l'assassinat d'Heydrich, "l'homme le plus dangereux du IIIe Reich", grand organisateur de la Solution Finale et "Protecteur" de Bohême-Moravie.
Mais c'est aussi une réflexion sur l'écriture et la pertinence du roman historique, l'auteur décrivant ses recherches, ses hésitations, ou revenant même en arrière pour expliquer qu'il a fait une erreur à telle page. Au début, ça paraît sympathique, plein d'honnêteté intellectuelle, mais assez vite, j'ai trouvé ça lassant, et, en fait, assez pédant. Et malgré ses scrupules et son exigence de vérité, il me semble qu'il commet quand-même quelques erreurs, par exemple dans une digression à propos du "Match de la mort".
Et puis j'en ai rien à f... de Natacha ou de ses jolies conquêtes tchèques.

A noter que l'auteur mentionne brièvement Les Bienveillantes

Citation de: HHhH, p309-310
191
Evidemment, on se sera douté que la parution du livre de Jonathan Littell, et son succès, m'ont un peu perturbé. Je peux toujours me rassurer en me disant que nous n'avons pas le même projet, je suis bien obligé de reconnaître que nos sujets sont assez proches. Je suis en train de le lire, et chaque page me donne envie de faire des commentaires. Il faut que je réprime cette envie [...]

192
Je dis qu'inventer un personnage pour comprendre des faits d'histoire, c'est comme maquiller les preuves. Ou plutôt, comme dit mon demi-frère, avec qui je discute de tout cela, introduire des éléments à charge sur les lieux du crime alors que les preuves jonchent le sol...

Un point de vue intéressant, mais avec lequel je suis en total désaccord  :mrgreen:

Citation de: HHhH, p327
204
J'ai lu dans un forum un lecteur très convaincu qui disait à propos du personnage de Littel: "Max Aue sonne vrai parce qu'il est le miroir de son époque." Mais non! Il sonne vrai (pour certains lecteurs faciles à blouser) parce qu'il est le miroir de notre époque : nihiliste post-moderne, pour faire court. A aucun moment, il n'est suggéré que ce personnage adhère au nazisme. Il affiche au contraire un détachement souvent critique vis-à-vis du national-socialisme, et en cela, on ne peut pas dire qu'il reflète le fanatisme délirant qui régnait à son époque. En revanche ce détachement qu'il affiche, cet air blasé revenu de tout, ce mal-être permanent, ce goût pour le raisonnement philosophique, cette amoralité assumée, ce sadisme maussade et cette terrible frustration sexuelle qui lui tord sans arrêt les entrailles... mais bien sûr! Comment n'y avais-je pas pensé plus tôt? Soudain, j'y vois clair : Les Bienveillantes, c'est "Houellebecq chez les nazis", tout simplement.

Là, par contre, ça m'a beaucoup fait rire  :mrgreen:


Titre: Re : "Inglourious Basterds", si bien que ça ?
Posté par: Usher le 19Octobre, 2010, 10:37:15
Ni les caractéristiques atypiques de Aue (à l'exception d'une), ni les moments un peu baroques des Bienveillantes ne m'ont gêné.

Max Aue est un personnage de roman : il est donc très travaillé, et d'une certaine façon, ses traits sympathiques (culture francophile, distance critique, homosexualité) ne le rendent que plus coupable d'avoir participé à la Solution finale. Le fait qu'il se retrouve sur les points chauds de la guerre ne m'a pas spécialement gêné, toujours parce qu'il s'agit d'un canevas romanesque. Même les scènes baroques ou fantastiques, qui restent assez rares, m'ont bien plu, car elles donnent quelques échappées un peu oniriques au milieu d'un récit souvent très aride.

Ce qui m'a gêné, c'est la découverte progressive que Aue est un détraqué, qui possède un lourd passif familial. Comme s'il pesait sur lui un déterminisme qui explique le monstre, derrière le vernis social et culturel. C'est bien amené, bien écrit, mais cela m'a un peu déçu, parce que du coup, Aue n'est pas un homme normal qui a délibérément choisi de servir le nazisme, mais qu'il semblait marqué par une secrète prédisposition à la perversité. Cela désamorce en partie la portée du livre, à mes yeux…

Je suis parfaitement d'accord avec toi quand tu notes :

Citation
Mais bien des critiques que j'ai lu lors de sa sortie m'ont paru de mauvaise foi, ou totalement à côté de la plaque.

J'avais eu le même sentiment ; en fait, j'avais même pensé que bon nombre de critiques n'avaient pas lu le roman dans son intégralité. La révélation tardive des transgressions terribles accomplies par Aue bloque toute possibilité d'identification au personnage, et invalide les nombreuses critiques de complaisance dans le mal que j'ai pu lire. Mais dans un sens, c'est un peu dommage : en étant un monstre tragique, Aue n'est plus l'homme que le lecteur, en d'autres lieux et d'autres circonstances, aurait pu craindre de devenir.

Ce que tu rapporte de HHhH ne me donne pas trop envie de le lire. La réflexivité fondée sur l'intervention de l'écrivain dans son récit, ça me fait penser à du Diderot réchauffé. Ca fait sans doute sens, mais ça met à mal le pacte de lecture. Par contre Aue dépeint comme Houellebecq chez les nazis, je dois admettre que  je trouve ça très drôle et finalement très bien vu.  :D


Titre: Re : "Inglourious Basterds", si bien que ça ?
Posté par: Pan Paniscus le 20Octobre, 2010, 17:25:42
J’ai finalement vu « Inglorious basterds » et je dois dire que je ne me suis pas du tout retrouver dans les reproches qui sont fait au film. J’ai vu un Tarantino qui fait cette fois la part belle à la farce et au burlesque et dans ce contexte peu importe que le film soit respectueux de la réalité historique ou non. A la limite, cela m’aurait peut-être plus gêné si celle-ci  avait été respectée.

A mon sens c’est n’est pas le meilleur Tarantino que j’ai vu, mais peu importe ce n’est pas le sujet.

Certes la seconde guerre mondiale est un sujet sensible et tous les sujets s’y rattachant ne peuvent pas être traités de la même manière, mais ici ces sujets ne sont pas abordés. Ici, Tarantino ne fait que jouer sur de gros clichés pour faire tourner les choses à la farce et peu importe le reste. Et là je dis pourquoi pas ? Pourquoi ne pas démystifier un peu ces leader nazis pour en faire de gros bouffons. C’est tellement gros, tellement exagéré que finalement je n’y vois pas d’ambigüité. Après tout dans certaines rêvasserie un peu inepte, il m’est arrivé à moi aussi de donner une bonne leçon de savoir vivre à un Hitler ou un autre gros méchant. La cible n’est plus qu’alors un exutoire, un défouloir.  Ce n''est alors qu'un instantané. Rien ne m'empêche plus tard d'avoir une analyse plus construite et poussée du personnage pris en tant punching-ball. Ici, je vois un mécanisme analogue. Ce film n'est pour moi qu'un défouloir et n'est pas à prendre très au sérieux.

Quant à la remarque d’Olivier sur la torture, je dirais qu’à mon sens Tarantino ne traite pas la violence à la manière de 24H Chrono. Cette série que je ne connais que peu à une ambiance pseudo-réaliste qui fait que si je voyais une scène de torture sur un présumé terroriste, je serais tout aussi choqué qu’Olivier.  Dans le cas Tarantino, la torture m’a semblé une nouvelle fois très décalée. Une certaine scène m’a même rappelée la scène de torture de reservoir dog.

Quant  aux « Bienveillantes », si j’ai beaucoup aimé la première partie de ce livre dans son approche documentée et dans sa manière de décrire l’ « industrialisation » de la solution finale. J’ai en revanche eu beaucoup plus de mal avec l’étouffante folie du Dr Aue. Je dois confesser que je ne suis pas parvenue à lire la toute dernière partie du livre, le dernier dixième. Le Dr Aue y parlait trop de Aue et celui-ci commençait  à sérieusement me sortir par les yeux. A l'origine j'avais décidé d'une simple pause, mais je n'ai jamais eu le courage de reprendre et je me vois mal relire ce livre pour le plaisir.




Titre: Re : Re : "Inglourious Basterds", si bien que ça ?
Posté par: Usher le 20Octobre, 2010, 18:14:13

Quant  aux « Bienveillantes », si j’ai beaucoup aimé la première partie de ce livre dans son approche documentée et dans sa manière de décrire l’ « industrialisation » de la solution finale. J’ai en revanche eu beaucoup plus de mal avec l’étouffante folie du Dr Aue. Je dois confesser que je ne suis pas parvenue à lire la toute dernière partie du livre, le dernier dixième. Le Dr Aue y parlait trop de Aue et celui-ci commençait  à sérieusement me sortir par les yeux. A l'origine j'avais décidé d'une simple pause, mais je n'ai jamais eu le courage de reprendre et je me vois mal relire ce livre pour le plaisir.


Ce n'est que mon avis, mais en abandonnant le livre avant la fin, tu as raté un des meilleurs moments du roman, la traversée de l'Allemagne envahie par l'Armée Rouge. La folie de Aue s'efface alors pour peindre le chaos du pays qui s'effondre, et qui comporte vraiment de très belles pages - ainsi que des scènes terribles, en particulier quand Aue est confronté à des enfants tombés dans la barbarie. Mes souvenirs commencent à dater un peu, mais il y a probablement des interprétations intéressantes à tirer de ce voyage dans le Reich détruit. Le ton oscille entre lyrisme et horreur, avec une belle collision entre la peinture de la nature sereine et du chaos humain.

La conclusion du roman est elle aussi particulièrement bien tournée.


Titre: Re : "Inglourious Basterds", si bien que ça ?
Posté par: Pan Paniscus le 21Octobre, 2010, 10:46:51
En fait, j'ai abandonné lors du siège de Berlin. J'ai donc lu la fuite devant l'armée soviétique. Comme tu le vois j'étais vraiment très proche de la fin.